• Thierry Bardy

En 2030, une journée de tra vail dans le monde virtuel



Camille Wong, avec Julia Lemarchand


Le travailleur hybride en 2022 mixe présentiel et télétravail. En 2030 ? Il sera à la fois dans le réel (au bureau ou chez lui) et en distanciel dans le métavers. Illustration avec Léa, cheffe de projet fictive dans une grande agence de publicité.

<crédit>iStock</crédit> Plongez dans le quotidien de Léa, une native du millénaire qui, en 2030, travaille dans les métavers. 0701640747764_doc.jpg0701640747764 doc jpgPHO 1000 562216 0701640747764_print.jpg0701640747764 print jpgPHO 4388 24660701640747764_web.jpg 0701640747764web jpg PHO 620348 23.5 0701640747764_web_tete.jpg0701640747764 web_tete jpgPHO 1000 56291

Cet été 2030, Paris est devenu une fournaise. Le mercure a atteint l'autre jour le seuil des 50 degrés. Triste record. Léa suffoque. Cette native du millénaire, aujourd'hui âgée de 30 ans, se ventile tant bien que mal dans son deux-pièces haussmannien.

Son plaisir coupable du moment ? Aller travailler deux, voire trois fois (!) par semaine dans les bureaux climatisés de Savah, l'agence internationale de pub qui l'a recrutée il y a un an. En dehors des pics de chaleur, la jeune collaboratrice s'y rend au mieux une fois par semaine pour la « team review » du vendredi, où le présentiel est encore ici fortement recommandé.

Ce jeudi matin, Léa est tourmentée. Le climat politique, lui aussi, est devenu très lourd depuis quelques mois, au point que des députés en sont venus aux mains la veille au sein même de l'Hémicycle ! Enième débat sur l'encadrement des métavers, qui inclut aussi bien la protection juridique des usagers qu'une tentative de réduire leur empreinte carbone (qui a doublé en huit ans pour atteindre 8 % des émissions de CO2). Oui, mais comment se passer des métavers, désormais, tant l'économie, la création d'emplois et… notre quotidien en dépendent ?

Des avatars magnifiés

Le sujet fait débat jusqu'à la « chill room », le coin pause des salariés de Savah où Léa commente les derniers clashs politiques avec ses collègues. Ou plutôt avec leurs avatars. Nous sommes dans le Cityverse, le quartier d'affaires virtuel, où grandes entreprises et autres start-up (qui en ont les moyens) ont pignon sur rue. Son agence a investi dans un joli immeuble spacieux il y a quatre ans. Il est loin d'être pleinement occupé, au grand dam des directeurs de l'agence, qui se rendent compte qu'ils ont peut-être vu un peu grand.

Bon, fini de parler politique. Il faut se remettre au boulot, une réunion importante attend Léa. Sur son chemin vers sa salle de réunion, la trentenaire retrouve le sourire quand la directrice artistique au goût très sûr remarque le nouvel accessoire qu'elle s'est offert pour « pimper » son avatar.

En plus de la peau lisse, du teint hâlé (365 jours par an), des cheveux brillants et impeccablement coiffés (merci la 4K et son incroyable précision), elle a craqué dimanche pour le dernier jean d'Olivier Teingrous devant lequel tous les bons personal shoppers pour avatars virtuels tombent en pâmoison et dont les NFT se vendent comme des petits pains. Et ce, malgré son prix de 0,5 ether, soit le quart de son salaire. Ouch ! Heureusement, son forfait métavers offert par son comité d'entreprise (CE) a permis de faire baisser la note de moitié.

En plus, son agence, Savah, n'est pas trop regardante sur les codes vestimentaires. Seuls les avatars trop « farfelus » sont proscrits. « Dragons et autres licornes sont priés de passer leur chemin », dixit la direction des ressources avatars (DRA).

Soit dit en passant, Léa n'est pas mécontente des avantages proposés par son nouvel employeur (ça change du dernier, une start-up qui fait des NFT de centrales nucléaires pour alimenter les quartiers du métavers en énergie). OK, son salaire n'est pas astronomique, mais les tarifs préférentiels négociés par son CE pour l'achat de NFT événementiels (tickets d'entrée, billets de concert…) font la différence.

Elle apprécie aussi les jetons de gouvernance distribués à tous les salariés, qui lui permettent de « voter » à l'occasion de décisions prises par l'entreprise : choix de prestataires, politique responsable, expansion (ou pas) dans les métavers…

Réunion immersive

Vite, c'est l'heure. Léa entre en réunion, avec l'un des plus gros clients de l'agence : Ranel, une marque de prêt-à-porter qui cherche à monter en gamme. Derniers calages avant le lancement de la nouvelle campagne multisupport pour son dernier sac, l'Ephemeral. Léa espère faire le buzz tout particulièrement dans Lalaland, le métavers qui monte et où les marques commencent à jouer des coudes pour s'y faire un nom.

En face, plusieurs responsables communication de Ranel basés à Londres, New York, Lisbonne et Berlin. Fini l'avion et les heures perdues dans les voyages d'affaires. Un casque de réalité virtuelle suffit. Designers et graphistes ont travaillé d'arrache-pied pour élaborer le story-board en 3D.

Léa se demande d'ailleurs comment les créatifs arrivent à passer pratiquement toute la journée avec ce casque sur le visage. Même si on revient de loin en la matière, la jeune femme préfère largement les lunettes de réalité augmentée. Bien plus légères. Et les hologrammes, c'est déjà sympa pour rendre un PowerPoint plus attractif (oui, il fait de la résistance). Mais les patrons ont insisté pour faire cette présentation en totale immersion. Objectif : en mettre plein la vue au client, avec casque VR et veste haptique garnie de capteurs pour ressentir vibrations, sons, toucher, odeurs. Comme si on y était.

Les clients sont ravis. Tout s'est bien passé. Léa salue tout le monde et se déconnecte. Retour à la réalité. Dans l'immédiat, la cabine de 5 m2 dédiée aux immersions. Savah a mis le paquet : il y en a dans tous les recoins de l'entreprise.

Il est midi et la jeune femme a besoin de 5 minutes de méditation avant de reprendre le cours de sa journée. Son cerveau a encore du mal à s'habituer à des sessions de deux heures, parfois plus, en totale immersion. Une pause déjeuner et un après-midi de travail « normal » dans le monde réel l'attendent.

Souvenirs d'intégration

Lundi. Après une semaine de fortes chaleurs, la température est enfin plus clémente. Pour souffler, Léa a décidé de rejoindre pendant le week-end la maison de ses parents dans le Perche. Avec la généralisation du travail à distance, les salariés lassés des grandes villes étouffantes deviennent plus mobiles, et les zones rurales se repeuplent peu à peu. La dernière étude de l'Insee rapporte une chute de 35 % de la densité de population dans la capitale en moins de dix ans !

Au programme pour ce dernier jour de la semaine : une heure dans le Cityverse. La DRH et les DRA lui ont proposé, à elle et à une vingtaine d'autres collaborateurs, de parler de leur métier et de l'entreprise aux nouvelles recrues. Cette journée d'intégration, organisée une fois par trimestre, est bon enfant. L'enthousiasme des nouveaux est communicatif. Léa a accepté volontiers.

Une trentaine de nouvelles recrues de France et d'ailleurs se tiennent en face d'elle. Au-dessus de chacun des avatars, Léa remarque un petit « newbie » (« newbie »). Cela lui rappelle sa première fois dans le Cityverse. Elle connaissait d'autres métavers, mais pas d'aussi prestigieux que celui-ci.

En entretien, elle avait été impressionnée par les bureaux 3.0 grandioses. Dans l'entrée, les plus belles campagnes de l'agence projetées en numérique. Les open spaces, à l'étage, chacun décoré par un artiste performer, graffeur, influenceur d'un métavers avec qui Savah a travaillé. Le plus impressionnant ? Le dernier étage et sa quinzaine de salles dédiées aux clubs communautaires des salariés : lecture, LGBT, rugby, jardinage, jeux vidéo, cinéma… Effet waouh garanti !

Cette visite l'avait convaincue, elle y était venue, munie de son wallet numérique pour les dernières vérifications. L'occasion de présenter son avatar et ses différentes certifications sur la blockchain : diplômes, identité, permis de conduire, niveau d'anglais et les recommandations de ses précédents employeurs.

Les plus jeunes, qui se tiennent devant elle, ont l'air moins impressionnés, plus blasés, qu'elle ne l'était à ses débuts. Elle se dit qu'elle vieillit. C'est déjà l'heure de les quitter. Ce midi, elle déjeune avec son père, ancien cadre du CAC 40 désormais retraité, qui a passé une grande partie de sa vie dans un quartier d'affaires bien réel, lui, mais qui désormais ressemble plus à des tours grises dépeuplées qu'à une City en effervescence.

Au menu : saucisses issues des circuits courts, purée de légumes du jardin et… réflexions métaphysiques. Yann, son paternel, observe souvent sa fille travailler en mode 3.0. Il se remémore ses débuts… sans Internet, qu'il soit de première, deuxième ou troisième génération, et où l'on communiquait par fax. Un autre siècle.

« Summer party »

Après trois jours de travail à distance, Léa remonte à la capitale. Elle se sent reboostée et passe un jeudi très… années 2010. Autrement dit : à son bureau, dans son entreprise à Clichy, derrière un ordinateur.

Chaque nouvelle technologie crée son lot de frustrations et de fractures. Elles sont générationnelles, culturelles, économiques. Des sentiments que Léa commence elle-même à saisir, notamment lors des afterworks organisés dans le métavers, où ce sont surtout les jeunes qui répondent à l'appel.

Demain, c'est justement la grande soirée annuelle de Savah, une « summer party » avec toutes les équipes et les clients. La direction a bien hésité à organiser l'événement à Riga, où elle vient d'ouvrir un nouveau bureau, et en présentiel donc. Il a été jugé plus économique de tout réaliser dans le métavers. Rebelote donc pour Léa, qui, après sa journée de bureau en télétravail ce vendredi, se branche à Cityverse.

D'humeur plutôt joyeuse, elle affiche au-dessus de son avatar des smileys avenants. En 2030, le monde du travail laisse davantage place aux émotions. Les salariés n'hésitent plus à signifier leur mécontentement, leur tristesse ou leur joie. Même si le virtuel se fait de plus en plus en précis, il reste difficile de discerner les traits précis du visage et surtout, les émotions.

Le champagne (virtuel) coule à flots. DJ Punk mixe aux platines. Les participants peuvent remporter des NFT de samples uniques de l'artiste contre quelques défis. Léa s'est laissé embarquer dans une version 3.0 des fléchettes. Bof. Elle navigue de groupe en groupe en quête d'une conversation stimulante.

« Les métataires vont trop loin », capte-t-elle au loin, dans son casque. La jeune femme s'approche et s'incruste dans la conversation menée tambour battant par Samuel et Maya, deux consultants en informatique. Maya pose une main sur son épaule pour l'intégrer au petit cercle, Léa reçoit un stimulus dans son casque.

L'objet des débats ? Un reportage vu sur une plateforme de streaming sur les mouvements contestataires qui se multiplient dans certains métavers. Sont pointés pêle-mêle les dérives commerciales et les effets délétères sur les plus jeunes, fascinés par la vie de rêve mais factice qu'on leur vend, le risque d'une société abrutie par le tout numérique, sans oublier le sujet de la rémunération des créateurs, toujours d'actualité. Comme souvent, les débats de soirée sont stériles.

A 22 heures, lasse, Léa enlève son casque. La voici en direct de son salon. Elle se sent, tout à coup, très seule. En bonne néotrentenaire, elle décide de plonger dans Tinderworld, le métavers du dating. Reconnaissance faciale obligatoire à l'entrée.

Afin de paraître sous son meilleur jour, et face à la mode récente des « petites dents » popularisée par des influenceurs de Tiktovers, elle s'est rendue la semaine dernière chez le dentiste esthétique le plus couru des métavers. En échange de (beaucoup) de cryptos et après une brève analyse de ses pixels, il lui a cédé un NFT qui renferme des dents minuscules pour son avatar… Plus confiante, la jeune femme se mêle à la foule des profils en quête du bon match. A défaut d'avoir rencontré l'âme soeur dans Cityverse.

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