• Thierry Bardy

Et si l'obsession de souveraineté numérique était néfaste ?

Merci Gilles pour ce bel article - Fier d'avoir pu interviewer dans le cadre de mes talks "regards croisés" aux orange labs Louis Pouzin . Pour la petite histoire la nomenclatura des X telecom avait boudé cet interview .


Gilles Babinet


Que se serait-il passé si notre Etat avait été soucieux de souveraineté numérique au cours des décennies passées ? Cette question mérite d'être posée car elle ne cesse de hanter, en filigrane, le débat public français, plus encore au moment où la Commission est interpellée aux fins d'interdire les hyperscalers - les grands acteurs américains du cloud - pour certains marchés.

Retournons en 1975 et changeons l'histoire : Giscard arrive au pouvoir et plutôt que de mettre fin au plan Calcul (avec pour conséquence d'ouvrir largement la porte aux produits américains), il décide de doubler la mise. L'argent public continue à irriguer des laboratoires… essentiellement publics. Bull, l'entreprise issue du plan Calcul est non seulement maintenue à flot à coups d'investissements massifs et de marchés protégés, mais elle est rapprochée de la DGT, le futur France Télécom, ce qui ne l'empêche pas de rester déficitaire.

Des années durant, le débat s'instaure : quel format faut-il retenir pour transporter les données ? Deux visions s'affrontent : celle d'un système décentralisé et asynchrone, dénommé Cyclades, et promu par l'ingénieur Louis Pouzin, et celle de la DGT, du corps des X-Telecoms, centralisée et synchrone.


La France aurait cherché à bloquer Internet…

Un pays qui a connu Louis XIV, Napoléon, Clemenceau, de Gaulle aurait-il pu choisir un système décentralisé ? La puissance de l'inconscient collectif des nations doit nous pousser à reconnaître que c'eut été extraordinaire d'audace… et peu vraisemblable. La France aurait donc fait le choix, pour conforter sa stratégie de souveraineté, d'un système centralisé. Système qui s'appellera Minitel. Dans les années 1990, en toute logique la France cherchera à bloquer Internet, invention concurrente américaine. Le Minitel deviendra haute résolution, le lobbying français permettra son extension dans plusieurs grandes nations européennes. Des taxes rédhibitoires sont mises à l'importation des solutions Microsoft et Apple. Fidèle à sa tradition, la France privilégie l'innovation de façon presque exclusive par le biais de grandes administrations et de grandes entreprises. Sous l'égide de l'Etat, des mécanos industriels aboutissent à l'émergence de géants comme Alcathom (fusion de Alcatel et Thomson) et Bulfecom (fusion de Bull et de France Télécom). Lors des accords de l'OMC, aux côtés des clauses d'exception culturelle, la France fait apparaître le principe « d'exception technologique » pour se prémunir du déferlement des technologies américaines.

Mais à la fin des années 2000, il faut déchanter, les effets d'échelle que procure la norme ouverte TCP/IP sont tels que l'écosystème Minitel ne peut suivre. Les entreprises nationales Bulfecom et Alcathom ont accumulé des milliards de dettes. S'ensuivent de douloureuses restructurations, vers le monde du protocole Internet, avec plan social et abandon de filières en rase campagne. Des dizaines de milliards d'argent public sont investis pour essayer de remettre la France au niveau au sein de la norme TCP/IP, en pure perte ou presque. L'absence pour ainsi dire totale de technologies nationales à base de protocole Internet impose au pays de recourir massivement à des solutions importées. Mais ce qui coûtera le plus cher à la nation sera son absence d'écosystème numérique : l'entêtement à tout piloter depuis quelques ministères a abouti à ce que l'entrepreneuriat numérique soit presque totalement ignoré. Les rares entreprises qui avaient émergé en dehors du giron de Bulfecom et d'Alcathom étaient issues de l'Ecole polytechnique ou de laboratoires publics. Celles-ci s'étaient bien gardées de recourir aux normes TCP/IP, de sorte à ne pas effaroucher les bureaux affectés aux subsides publics, le capital-risque étant alors presque inexistant en France.

Le talent des entrepreneurs est la force première

Voilà ce qui aurait pu arriver et ce qui peut encore arriver lorsque l'on imagine que la puissance publique est garante de souveraineté dans le monde numérique. S'il est impossible de dire si ce scénario aurait pu avoir lieu, force est de reconnaître qu'il n'en emprunte pas moins à l'histoire réelle.

Qu'aurait-il fallu pour conquérir cette autonomie stratégique ? Sans doute comprendre que l'esprit du temps était à la décentralisation, aux technologies distribuées, induisant des modèles d'innovation eux-mêmes distribués. Et en conséquence de comprendre que l'éducation ou le talent des entrepreneurs sont des forces premières que l'Etat ne doit pas précéder, mais bien seconder.

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