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  • Photo du rédacteurThierry Bardy

« Il y a un véritable risque de division dans le spatial européen, qui serait mortifère »


Nicolas Barré, David Barroux et Florian Maussion


A l'heure du mobile et de la fibre optique, a-t-on encore besoin du spatial ?

Nous sommes à un moment charnière. Un de ces moments de révolution pendant lequel on passe de la maturité technologique à l'âge industriel. Le spatial vit ce que l'aéronautique a connu il y a quelques dizaines d'années. Nous allons passer d'un spatial de niche, piloté essentiellement par les agences gouvernementales, à un spatial de plus en plus stimulé par des acteurs privés. Nous assistons à une explosion des usages.

Car au-delà des enjeux économiques et militaires, l'espace peut nous aider à relever les grands enjeux du XXIe siècle comme l'évolution du climat, les communications, la navigation. A plus long terme, la conquête spatiale ouvrira de nouveaux champs des possibles. L'espace peut être une source d'énergie ou de ressources minières. Certains envisagent même d'emmener l'être humain ailleurs que sur la Terre. Nous, notre mot d'ordre chez ArianeGroup, c'est de rendre l'espace utile à une meilleure vie sur Terre.

L'espace semble être au coeur de nombreuses tensions…

L'espace est un nouveau bien commun de l'humanité, comme le sont nos continents, le maritime ou même le cyberespace. Cela génère évidemment de la rivalité, de la congestion, de la contestation car cet espace devient aussi un enjeu stratégique et militaire. La France et l'Europe ne doivent pas faire preuve de naïveté. Nous devons protéger et développer notre infrastructure spatiale. ArianeGroup est évidemment au coeur de tous ces enjeux, puisque notre mission est de permettre d'accéder à l'espace et de pouvoir s'y mouvoir, de façon autonome et souveraine.

L'Europe consacre-t-elle assez de moyens à l'espace ?

On ne peut que faire le constat d'un écart d'investissement entre les différentes puissances spatiales. Nous sommes dans une phase de relance de la course à l'espace, en particulier entre les Etats-Unis et la Chine, un peu à l'instar de ce qui se passait entre les Etats-Unis et l'U.R.S.S. pendant la guerre froide. Dans ce contexte, les Américains, la Chine mais aussi l'Inde investissent massivement depuis des années. Les Chinois ont annoncé qu'ils avaient l'ambition de marcher sur la Lune d'ici la fin de la décennie. Ce n'est pas qu'un symbole. C'est un défi lancé aux autres puissances spatiales.

L'Europe est-elle dans la course ?

Les Européens bénéficient des succès historiques d'Ariane et nous avons des positions majeures dans un certain nombre de domaines, comme l'observation de la Terre et en particulier la surveillance du climat avec le réseau Copernicus, qui est un des programmes de l'Union européenne. Avec Galileo, nous nous sommes dotés de l'un des systèmes de navigation les plus précis au monde. Et nous arrivons à nous défendre alors que nous investissons bien moins que les Etats-Unis, qui consacrent en moyenne 70 dollars par personne par an au spatial, contre 10 seulement en Europe. En incluant les dépenses civiles comme militaires, nous investissons une douzaine de milliards par an en Europe. Les Etats-Unis investissent au moins cinq fois plus. Pour l'instant, nous avons réussi, avec des moyens bien inférieurs, à tenir notre rang. L'Europe n'a pas décroché. Cela oblige à faire des choix et être absent de certains domaines comme le vol habité. Pour l'instant.

On peut donc être confiant ?

Technologiquement, nous sommes toujours dans la course. On ne doit pas relâcher notre effort ni réduire notre volonté politique pour soutenir notre industrie spatiale. Si l'Europe ne veut pas décrocher, elle doit par exemple se mobiliser pour se doter d'une constellation de télécommunications en orbite basse. Et je salue l'initiative du commissaire européen Thierry Breton. Dans un temps record, il a réussi à faire approuver un projet par le Parlement européen. Dans le domaine de l'accès à l'espace, nous devons aussi poursuivre et amplifier notre effort. Avec les problèmes de Vega C, la fin de la coopération avec la Russie pour le Soyouz, la fin d'Ariane 5 et le retard d'Ariane 6, l'Europe est confrontée à des difficultés conjoncturelles. Mais Ariane 6 volera, Vega C revolera, et l'Europe doit déjà se mobiliser pour les étapes suivantes.

Les retards d'Ariane 6 sont tout de même inquiétants…

Nous avons rencontré des problèmes, c'est vrai. Le Covid n'a pas aidé. En Guyane comme en Europe, aussi bien au niveau des opérations que de la logistique, nous avons été ralentis par la pandémie. N'oubliez pas que treize pays européens réunissant plus de 600 entreprises contribuent à Ariane 6. Nous représentons la plus grande famille mondiale dans le spatial. Nous avons dû relever aussi un certain nombre de défis techniques, avec l'ESA, le CNES et le DLR allemand, pour lesquels il a fallu prendre plus de temps que prévu. Mais nous avançons et les derniers tests menés ont été très concluants.

Des risques demeurent, bien sûr. Mais, sur de nombreux points, Ariane 6 s'inscrit dans l'héritage d'Ariane 5. Il n'y a pas de changement fondamental dans son fonctionnement et nous disposons d'une expérience accumulée tant du côté du CNES que d'ArianeGroup. Nous n'avons pas beaucoup de marge mais tout l'écosystème est mobilisé pour qu'Ariane 6 vole d'ici à la fin de l'année. Au-delà du premier vol, nous devons aussi mobiliser tout le tissu industriel pour que nous puissions, derrière, monter rapidement en cadence pour produire les 28 fusées qui ont déjà été commandées. Aucun lanceur n'a jamais disposé d'un tel carnet de commandes avant même d'avoir volé.

L'écart n'est-il pas en train de se creuser avec SpaceX ?

Ne cédons pas à la panique. La peur est souvent mauvaise conseillère, certains se disent que pour combler notre retard, nous devrions nous replier sur des acteurs nationaux et favoriser une forme de concurrence sur tous les fronts. Alors que nous devrions unir nos forces, il y a un véritable risque de division qui serait mortifère. C'est grâce à la coopération européenne et à Ariane que l'Europe a pu acquérir son autonomie d'accès à l'espace. Certains doutent que le cadre actuel nous permette de relever les défis à venir, mais ne cassons pas tout. On peut rajouter plus de concurrence, en particulier sur les petits lanceurs car l'émulation favorise l'innovation. Mais, vu la taille de notre marché et le niveau de la commande publique, l'Europe ne peut pas se permettre de financer plusieurs systèmes de fusées. Nous devrions davantage nous entendre pour favoriser l'émergence d'une famille de lanceurs s'appuyant sur de nombreuses « commonalités ».

Est-ce qu'on idéalise trop SpaceX et le spatial américain ?

N'oublions pas que l'industrie spatiale contribue positivement à la balance commerciale européenne. Cela veut bien dire que notre industrie, dans les satellites comme les lanceurs, est compétitive. N'oublions pas non plus que les Américains n'ont pas toujours tout réussi. La navette spatiale n'a pas été le succès commercial attendu. Et il ne faut pas se leurrer, SpaceX ne se développe pas que sur fonds privés. Le Pentagone ou la Nasa payent leurs missions jusqu'à deux fois leur prix commercial. La commande publique américaine est à la fois massive et constituée de contrats pluriannuels, qui donnent une grande visibilité permettant de financer également des évolutions de produits. La redoutable concurrence américaine n'a cependant pas empêché Ariane de remporter d'incroyables succès commerciaux car notre marché institutionnel européen était trop étroit pour nous faire vivre et nous avons dû chercher des clients sur le marché mondial. On peut se dire que nous avons un peu tardé à investir dans des lanceurs réutilisables mais nous n'avions pas une demande suffisante pour amortir un outil industriel qui multiplie les lancements.

Le marché évolue. L'espace de demain sera un monde de services avec de nombreux lancements. Historiquement, on amenait un satellite dans l'espace et on le laissait à cet endroit-là. Dans le futur, on passera à une logique de dessertes, un peu à l'image ce que qu'on pourrait faire entre deux continents, avec l'aviation, avec des gros-porteurs pour faire le transport entre deux hubs, puis une desserte des différentes orbites avec d'autres véhicules réutilisables. Les besoins vont aller croissant, nous aurons donc nous aussi nos fusées réutilisables. Mais le marché ne sera pas assez vaste pour que nous ayons pour autant plusieurs lanceurs européens sur chaque segment de marché, qui se livrent à une forme de compétition permanente.

Que faut-il changer pour convaincre les Européens que nous pouvons rester dans la course ?

On devrait pouvoir repenser en partie la logique du retour géographique, qui veut que, lorsqu'un pays contribue au financement des programmes européens, les montants qu'il investit profitent dans les mêmes montants à sa base industrielle nationale. Cela a été un instrument fantastique pour l'Europe car cela nous a permis de développer une base industrielle spatiale parmi les plus compétitives au monde. Mais ce système atteint ses limites avec le passage de la production en petites séries à la production industrielle de volumes et à la recherche de gains de productivité et d'économies d'échelle. Pour être compétitif, tout l'écosystème doit être en mesure de baisser ses coûts. On ne peut pas juste demander à ArianeGroup de rogner sur ses marges. Le risque commercial doit être mieux partagé et chacun ne peut pas rechercher un retour sur investissement immédiat. On doit passer d'une logique de pot commun à une logique de bien commun.

Qui peut faire bouger les choses ?

La balle est dans le camp des décideurs politiques, mais aux industriels aussi de faire des propositions.

ArianeGroup est aussi un des acteurs de notre dissuasion nucléaire embarquée à bord des sous-marins. Quel est le grand chantier dans ce domaine ?

ArianeGroup est le maître d'oeuvre du missile balistique M51, qui est à bord des sous-marins de la force de dissuasion océanique. Les compétences que nous avons développées ont permis d'élaborer depuis une dizaine d'années des outils de surveillance spatiale, GEOtracker, qui permettent de recenser et analyser pour le compte du Commandement de l'espace, un catalogue des objets spatiaux ou des satellites en orbite. Pour la DGA, nous développons aussi un démonstrateur de planeur hypersonique appelé V-Max.

Son parcours

Ingénieur de formation et diplômé de Polytechnique, André-Hubert Roussel entre en 2001 au sein de la branche Télécoms du groupe EADS. En 2009, il rallie le pôle spatial d'Airbus avant de prendre brièvement la direction des lanceurs, en 2014, pour le coup d'envoi du programme Ariane 6. Dans la foulée, il prend la direction technique puis la direction des opérations d'Airbus Defense and Space. En 2019, il devient président exécutif d'ArianeGroup, avec pour mission première le décollage commercial d'Ariane 6.

Son actualité

A la tête d'ArianeGroup, André-Hubert Roussel doit assurer le vol inaugural d'Ariane 6, repoussé à plusieurs reprises depuis 2020, et la montée en cadence du programme. Son entreprise est également engagée dans la mise au point du démonstrateur de lanceur réutilisable européen Themis et du microlanceur Maïa.

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