• Thierry Bardy

Métavers, bitcoin… et si l'on inventait des technologies vraiment utiles ?

Eric Le Boucher


L'argent de la recherche n'est pas fléché vers des objectifs essentiels : la santé, l'éducation, l'eau, le réchauffement climatique… Et les innovations de robotisation, qui font disparaître des millions d'emplois de la classe moyenne, participent à la montée des populismes.

En 1910, Theodore Roosevelt dénonçait « l'esclavage des peuples par des grandes entreprises ». Lui ne proposait pas de les démanteler (elles le seront par les lois antitrust renforcées à partir de 1914) mais voulait « les remettre dans l'intérêt national ». En 2022, le même débat devrait s'ouvrir mondialement. A qui sert vraiment le métavers ? Le bitcoin ? L'intelligence artificielle ? L'implant de puces dans les cerveaux ? Et, même, la conquête de Mars ?

Les professeurs Maurice Stucke et Ariel Ezrachi décrivent les « Barons de la Tech », termes utilisés en référence aux « Barons voleurs » du temps de Roosevelt, pour nous mettre en garde contre « leurs innovations toxiques » (1). Ils s'introduisent dans « nos vies privées, notre autonomie, notre bien-être » pour les manipuler. Leur puissance de feu (Meta dispose de crédits de recherche aussi élevés que ceux de l'Etat français) leur permet non seulement « d'écraser » toute concurrence mais d'orienter nos façons de penser et de vivre.

Exagération ? Les risques de dérive vers « un capitalisme de surveillance » sont néanmoins trop gros pour qu'on n'y réfléchisse pas. Même chose, sur un autre plan, pour les innovations de robotisation et du remplacement systématique de l'homme par la machine, qui font disparaître des millions d'emplois de la classe moyenne et qui ne sont pas pour rien dans la montée des populismes.

Il ne saurait être question de « remettre les scientifiques au service du peuple », comme dans l'Union soviétique. Le lyssenkisme est une horreur autant qu'une erreur, le savant doit être libre comme l'artiste. Mais il est aussi faux de croire que les Etats ne peuvent rien. Tout au contraire : si l'Intranet a été inventé par les chercheurs, sa généralisation en Internet est venue des crédits du Pentagone. Le décollage des oies asiatiques du Japon, de Taïwan, de Singapour, puis de la Chine elle-même, a été propulsé par la volonté des gouvernements d'une innovation tournée vers l'exportation.

Le Covid a montré, très cruellement, comme les maladies rares et tropicales ont fait l'objet de trop peu de recherche, la médecine se mobilisant trop exclusivement pour prolonger la vie des riches du nord.

Globalement, l'Unesco, organisation de l'ONU pour la science et la culture, déplore que les crédits mondiaux aillent plus vers les armes que vers les recherches « utiles » c'est-à-dire correspondant aux objectifs du Millénaire de santé, d'éducation, d'eau et, aujourd'hui du réchauffement climatique.

Curieusement, le secteur de l'énergie, qui apparaît aujourd'hui si central, n'a fait l'objet que de faibles recherches en termes de crédits dans les années récentes. Une science « pour un meilleur développement » est urgente, résume l'organisation. L'humanité générant ses mécanismes autocorrecteurs, on se félicite de voir que les inventions les plus inutiles s'effondrent d'elles-mêmes. La chute des cryptomonnaies souligne que le dévoiement par des manipulateurs plus ou moins idéologues d'une bonne technologie, la blockchain, ruine vite les crédules. Mieux vaut jouer aux courses, au moins il y a derrière ce jeu un « fondamental », les merveilleux pur-sang.

La machine de Mark Zuckerberg, du métavers pour « retenir l'attention » des internautes en les plongeant dans le virtuel pendant des jours et des nuits, s'est grippée toute seule. Les chercheurs eux-mêmes ne vont pas dans le monde sur lequel on leur dit de travailler, ils n'y croient manifestement pas et les investisseurs commencent à renâcler à mettre de l'argent dans la rêverie du chef.

On pourrait en dire autant, ou presque, de l'intelligence artificielle, tout orientée sur l'automobile autonome. En Europe, tant mieux, commencent à se créer des start-up qui cherchent l'intelligence artificielle vraiment intelligente, celle qui ne remplace pas les enseignants ou les médecins mais les aident à être plus performants. Et puis il ne faut jamais désespérer : Meta, Google et Microsoft ont aussi des initiatives utiles en IA open source et il existe des financiers californiens qui persistent à les concurrencer.

Mais faut-il se rassurer avec ces seuls mécanismes autocorrecteurs ? Le bon sens finit-il toujours pas l'emporter ? L'innovation « qui travaille avec les humains plutôt que contre », selon l'expression de l'économiste Dani Rodrik (2) fait l'objet de multiples expérimentations et d'espoirs. Mais il estime qu'est venu le moment d'« une nouvelle orientation des politiques d'innovation ». Débat difficile, débat essentiel.

(1) Institute for New Economic Thinking, 29 août 2022.

(2) Project Syndicate, 9 février 2022.

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