• Thierry Bardy

NFT - Les codes du marché de l'art bousculés



Martine Robert


Les oeuvres d'art virtuelles bouleversent le secteur en « gamifiant » le marché de l'art, ce qui séduit de nouveaux collectionneurs geeks et bouscule les habitudes.

NFT. Trois lettres devenues cultes dans le monde de l'art en 2021, trois promesses d'expériences immersives ou spéculatives : on ne compte plus les colloques, ventes aux enchères, plateformes, start-up dédiées au NFT, cet identifiant lié à un fichier numérique (image, son, vidéo…) unique, enregistré sur la blockchain et payé en cryptomonnaie.

En tant que certificat d'authenticité, le NFT a révolutionné la monétisation des oeuvres digitales, facilement duplicables jusqu'alors. Mais il peut aussi être une oeuvre d'art en soi : du collage numérique « Everydays : the last 5000 days » de Beeple, vendu en ligne 69,3 millionsde dollars chez Christie's, à l'oeuvre hybride « The Currency » de Damien Hirst, associant 10.000 NFT à autant de « Spot Paintings » sur papier, en passant par des jumeaux numériques de pièces de musées tels les 10.000 NFT de « La Grande Vague » d'Hokusai certifiés par le British Museum.

Difficile par conséquent de quantifier le poids de cette niche embryonnaire et protéiforme sur laquelle des chiffres aberrants ont circulé. Au département d'économétrie d'Artprice, Jean Minguet a répertorié à ce jour « 265 ventes aux enchères publiques de NFT d'art pour un montant de 227 millions de dollars, soit 1,5 % du produit des enchères de Fine Art dans le monde ». En 2021 Christie's a adjugé 100 NFT pour 150 millions de dollars et Sotheby's a créé sa plateforme de vente de ces jetons.

Mais si on élargit la focale au-delà des maisons de vente, NonFungible.com évoque, lui, un marché du crypto art de plus d'un milliard de dollars en 2021 et Hiscox de 3,5 milliards de dollars - un marché alimenté pour moitié par ces collections de vignettes générées par des logiciels que certains puristes qualifient de sous-art.

NonFungible.com a recensé l'an dernier plus de 350.000 ventes émanant de 65.000 propriétaires. Ceux-ci revendent leur NFT en moyenne au bout de 63 jours sur les plateformes KnownOrigin, SuperRare, Opensea, ce qui prouve leur côté joueur. D'ailleurs ces jetons ont « gamifié » le marché de l'art : au-delà de l'investissement, il peut être assorti d'avantages exclusifs, de moments privilégiés avec les artistes…

En dopant le crypto art, le NFT a séduit de nouveaux profils de collectionneurs geeks, qui ont fait fortune dans la tech ou les cryptomonnaies - plus familiers des jeux vidéo et des avatars que de l'atmosphère feutrée du monde de l'art. Ces millénials, essentiellement asiatiques et américains, s'entichent de CryptoPunks pouvant atteindre 10 millions de dollars et de Bored Ape Yacht Club, ces singes pixélisés dont l'un a été cédé 21,5 millions chez Sotheby's.

Droits de suite pour les artistes

« C'est une sphère à part, générant un afflux supplémentaire d'argent qui n'était pas destiné au secteur de l'art dit 'classique' et qui n'enlève rien aux galeries. Ce sont d'autres acteurs qui pensent faire de l'argent vite, sans intermédiaire mais aussi sans expertise reconnue », analyse la galeriste Nathalie Obadia.

Les artistes eux voient dans les « contrats intelligents » associés à ces NFT la possibilité d'appliquer à leurs reventes successives un droit de suite fixé à l'avance et versé automatiquement lorsque la transaction est opérée sur la blockchain.

Ce phénomène disruptif semble si prometteur que la première foire d'art contemporain au monde, Art Basel, a introduit dans son édition de Basel Miami en décembre un espace NFT. « ArtReview » dans sa Power 100 List a même classé ces jetons virtuels en tête de son palmarès des personnalités les plus influentes de 2021 !

A Paris, le collectionneur visionnaire Benoît Couty, avocat fiscaliste de 49 ans qui a créé, dès 2018, le Museum of Crypto Art (MoCA) dans le métavers, a offert en décembre dernier une plus large visibilité aux artistes en louant pour trois jours l'ancien musée Pierre-Cardin, au coeur du Marais. A Seattle, patrie de Microsoft et Amazon, un NFT Museum permanent sera, lui, inauguré le 14 janvier. Ses cofondateurs, issus de la tech mais néophytes en art, s'appuieront sur des prêts du collectionneur Aaron Bird, et Samsung - qui vend désormais des téléviseurs connectés permettant d'acheter et d'exposer des NFT - fournira une trentaine d'écrans sur mesure. Les visiteurs interagiront avec les oeuvres via des QR Code donnant accès à des portails en ligne.

Fraudes et escroqueries

Alors ces NFT, emballement durable dopé par le métavers ou bulle spéculative ? « Le marché est aujourd'hui très volatil, d'abord parce qu'il n'existe pas encore vraiment de prix de référence et que la demande est très élevée, mais aussi parce qu'il repose sur les cryptomonnaies, elles-mêmes volatiles », souligne Jean Minguet.

« Les ventes de NFT sont parfois douteuses. C'est l'un des paradoxes de cette technologie, qui prône la traçabilité des transactions mais manque encore de transparence », relève Jean Minguet. Artprice lance d'ailleurs sa propre place de marché de NFT « basée sur une sélection rigoureuse ».

Car les fraudes se multiplient, à l'instar de ces NFT créés à partir d'oeuvres des artistes américain Corbin Rainbolt et russe Weird Undead, sans leur consentement. Quand il ne s'agit pas de vol et d'escroquerie pure et simple : le galeriste new-yorkais Todd Kramer s'est fait pirater 15 jetons de la série Bored Ape Yacht Club, 15 petits singes d'une valeur de 2,2 millions de dollars…

Vers un nouveau palmarès des artistes vivants les plus chers

Quand « Everydays : the last 5000 days » de Beeple a été adjugé 69,3 millions de dollars, Christie's souligne que les dernières minutes de cette vente en ligne ont été suivies par… 22 millions de personnes. Preuve de l'incroyable fascination opérée par le NFT. Inconnu au bataillon des stars du marché de l'art, Beeple, ahuri lui-même par la somme obtenue par son collage, a tweeté dans la foulée un « putain de merde » très explicite ! Le record l'a propulsé sur le podium des artistes vivants les plus chers avec David Hockney et Jeff Koons. De quoi interpeller l'establishment de l'art…

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