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  • Photo du rédacteurThierry Bardy

« On assiste à une avancée exponentielle de la science »

David Barroux et Myriam Chauvot

Comment voyez-vous la lutte contre le cancer dans dix ans ?

L'enjeu sera le diagnostic précoce, donc l'amélioration du dépistage. Il est déjà bien établi pour le sein, avec les mammographies, et souvent le cancer est diagnostiqué tôt. Mais pour le poumon, par exemple, c'est l'inverse. Souvent, quand il est détecté il est déjà en stade métastatique. De ce fait, le taux de survie à cinq ans n'y est que de 10 % lors d'un diagnostic au stade métastatique alors qu'il est de plus de 75 % pour les cancers du poumon pris en charge et traités en stade précoce. Une politique de dépistage organisée, par scanner à basse dose ou peut-être bientôt par test sanguin, est la condition préalable à une amélioration à l'avenir des taux de survie, même si on assiste actuellement à une accélération exponentielle des avancées de la science. Nous sommes dans une phase d'accélération de la courbe de progression.

Où en est-on dans cette lutte ?

La cancérologie avance à pas de géant. Il y a 25 ans, cela se résumait à la chimiothérapie. On condensait la dose, on testait l'allongement des séances… Il y a 20 ans, les thérapies ciblées, qui ciblent des cellules avec des mutations génétiques spécifiques, sont apparues. Puis, il y a eu les anticorps monoclonaux. Dans les années 2010, « l'immuno-oncologie » est arrivée, avec des anticorps permettant de réactiver le système immunitaire. Et plus récemment, il y a eu l'émergence d'anticorps « conjugués », des traitements qui combinent un anticorps, capable d'identifier les cellules cancéreuses, et une molécule de chimiothérapie, qui sont délivrés à l'intérieur même des cellules cancéreuses. Il y a un peu plus de 10 ans, les premiers anticorps conjugués n'avaient pas marché, aujourd'hui une première génération fait ses preuves et une deuxième génération va arriver. On voit aussi se développer des anticorps ayant deux cibles, les anticorps bi-spécifiques, pour viser encore plus précisément les cellules tumorales. Maintenant c'est au tour de la thérapie cellulaire d'émerger, avec ses techniques de modification génétique des cellules immunitaires du patient. Nous sommes face à une véritable explosion technologique à laquelle AstraZeneca prend toute sa part.

Quelle est la place des Français, dans ces avancées de l'oncologie ?

Les biotechs françaises sont dans la course. Nous venons d'investir dans l'une d'entre elles, Cellectis, et de nouer un partenariat pour utiliser leurs technologies d'édition de gènes et leurs capacités de production afin de développer des thérapies cellulaires de pointe. Je pense que la thérapie cellulaire sera l'une des prochaines grandes avancées pharmaceutiques. En oncologie, mais aussi pour les maladies auto-immunes comme l'arthrite rhumatoïde, qui ne se soigne aujourd'hui que par un traitement à vie d'anticorps monoclonaux ou comme le lupus, une maladie qui est encore très mal prise en charge. Avec la thérapie cellulaire, on peut espérer sinon la guérison, en tout cas une rémission de longue durée. Dans un certain nombre de maladies, des avancées se profilent, qui sont porteuses d'espoir même si, pour le moment, la thérapie cellulaire est encore une procédure lourde, destinée aux cancers du sang. A l'avenir, on peut imaginer des thérapies cellulaires prêtes à l'emploi, « disponible sur étagère », plus facile à utiliser… C'est tout l'enjeu de la technologie que développe Cellectis. Quant à l'autre grande technologie en devenir actuellement, l'ARN messager, c'est à mon avis pour un horizon plus lointain. Et dans l'oncologie, ce sera plutôt pour des cancers pris en stade précoce.

Que peut apporter l'intelligence artificielle dans votre industrie ?

On se sert déjà de l'IA dans toutes les facettes de nos métiers. De la R&D à la commercialisation en passant par l'amélioration des processus de production, les essais cliniques ou encore le suivi de la qualité. Nous sommes tous faits de milliards de protéines et d'enzymes. Avec l'IA, nous avons la possibilité de croiser notre connaissance biologique des maladies avec des bases de données gigantesques afin d'en tirer des enseignements pour développer de nouveaux traitements. On utilise déjà l'IA pour optimiser des molécules pour réduire les effets secondaires ou analyser des processus d'actions des anticorps. On peut faire en quelques jours des analyses qui nous prenaient auparavant des mois. Cela contribue à améliorer nos produits et à les développer plus vite.

Mais ce progrès risque d'entraîner une explosion des coûts ?

Les traitements coûteront sans doute plus cher mais si on détecte et que l'on soigne plus tôt, on peut guérir les patients et en parallèle économiser énormément d'argent sur les hospitalisations, qui coûtent encore plus cher à des stades avancés de la maladie. L'enjeu est de pouvoir être diagnostiqué et traité tôt. Le risque n'est pas tant lié aux moyens financiers, mais aux inégalités géographiques d'accès aux soins. Il y a une explosion des technologies et des solutions mais malheureusement tout le monde n'aura pas forcément accès à toutes ces solutions.

Dans les vaccins aussi on va progresser ?

Il y a des maladies contre lesquelles on n'avait pas de solutions préventives et pour lesquelles désormais, il en existe. Par exemple, avec la bronchiolite, nous proposons aujourd'hui un traitement préventif avec Sanofi pour protéger tous les bébés. Mais on peut également lutter contre d'autres maladies infectieuses, les pneumocoques, les zonas… En revanche, on n'aura pas avant un certain temps un vaccin contre toutes les formes de cancer qui permettrait d'éviter son apparition. On pourra néanmoins avoir des vaccins qui permettront dans des cas de diagnostic précoces d'éviter un retour de la maladie. Ce serait une forme de prévention secondaire, pas primaire.

L'Europe en fait elle assez pour son industrie pharmaceutique ?

Nous sommes un acteur global avec une position de leader en Chine et au Japon et nous sommes dans le groupe de tête aux Etats-Unis et en Europe et nous constatons que depuis des années, l'innovation se fait aux Etats-Unis et de plus en plus en Chine où leurs progrès sont incroyables et fulgurants. Il ne faut pas croire que l'innovation chinoise repose uniquement sur un soutien public. Leur recherche est financée par le secteur privé. Comme aux Etats-Unis, ils ont une culture de plus en plus entrepreneuriale et des financements. La difficulté dans notre métier est qu'il faut prendre une part de risque importante. Le premier problème est là : on manque en Europe de venture capital. Le deuxième, c'est que l'innovation en Europe est de moins en moins reconnue et récompensée. C'est une question d'accès au marché et de prix. Le résultat c'est que les petites biotechs ont plus de mal à prendre leur envol par manque de financement et que les grandes entreprises pharmaceutiques investissent là où il y aura des débouchés rentables.

L'Europe peut-elle combler son retard ?

Il n'est jamais trop tard pour bien faire. Les technologies avancent et se renouvellent. Quand vous avez raté une vague, vous pouvez toujours tenter de vous rattraper à la suivante. Mais il faut que le modèle change. Il faut plus de venture capital, plus de financement. Il faut que les pays qui disposent de fonds de pensions puissent au moins créer des incitations pour qu'ils investissent dans des secteurs plus risqués. Et il faut que les gouvernements acceptent de rembourser l'innovation au juste prix en fonction du bénéfice qu'elle apporte afin de permettre de créer un cercle vertueux. Il faut avoir en tête que les médicaments, c'est à peine plus de 10 % du coût de la santé en France contre 20 % au Japon. Mais au total les Japonais dépensent proportionnellement moins pour leur santé par habitant que les Français car ils soignent mieux leur population grâce aux médicaments utilisés à bon escient. Cela permet de mieux contrôler les coûts. Les médicaments c'est un investissement. Pas un coût.

A-t-on tiré les leçons du Covid ?

Ce qui a bien fonctionné pendant le Covid c'est la bonne collaboration entre le public et le privé. En deux ans, nous avons ainsi réussi à relever ce défi considérable à l'échelle mondiale. Dans l'industrie on a appris à travailler plus vite, à développer et à faire autoriser plus rapidement des médicaments. En revanche, j'espérais en sortie de crise que l'on prenne collectivement conscience de l'importance pour nos sociétés et nos économies de disposer d'un système de santé de pointe, que l'on comprenne qu'il fallait investir et moderniser ce système. Mais peut-être en raison de l'inflation, de la crise de l'énergie, des conflits en Ukraine et en Israël, les gouvernements ont eu d'autres priorités à gérer. Il faut une économie solide pour pouvoir financer notre système de santé mais il faut un système de santé solide pour pouvoir faire tourner nos économies.

Les médicaments souffrent souvent en Europe de graves problèmes de pénuries. Comment y faire face ?

Il faut payer les médicaments à leur juste prix. Les problèmes de pénuries affectent en particulier les médicaments anciens souvent « génériqués ». Il y a eu une telle mise sous pression des prix que la production des principes actifs s'est concentrée au niveau mondial pour des raisons de compétitivité, généralement en Inde ou en Chine, et souvent juste chez un ou deux producteurs. Il suffit qu'il y ait de la tension dans la chaîne ou un problème de qualité qui retarde la production et on peut vite se retrouver avec un déficit au niveau mondial. La solution ce n'est pas de relocaliser la production en Europe car cela serait plus cher. Mieux vaut remonter un peu les prix de ces médicaments pour inciter les industriels à produire davantage et à stocker un peu plus. Ce n'est pas notre cas car nous sommes organisés pour ne pas avoir de rupture de stock.

Vous avez tout de même dû faire face à des tensions sur votre traitement préventif contre la bronchiolite ?

Le Beyfortus, ce n'est pas un vaccin traditionnel. Normalement on injecte un antigène ce qui provoque une réponse immunitaire qui produit des anticorps. Là on injecte directement l'anticorps qui protège dès le premier jour. Mais produire des anticorps, cela prend des mois. C'est de la culture cellulaire en bioréacteurs. Ponctuellement, la demande peut être supérieure à ce qui a été anticipé. Et il y a un peu de tension due au fait que c'est la première année de commercialisation. Mais nous arrivons globalement à fournir. En France, le gouvernement a bien géré la situation en prenant très tôt la mesure de l'épidémie et en anticipant les commandes. Face à cette demande d'un niveau sans précédent, nous nous sommes engagés avec Sanofi auprès du gouvernement français à faire plus, et nous devrions livrer des doses supplémentaires en France dès cette année.

Son parcours

Après l'Ecole vétérinaire de Maisons-Alfort et un Master of Business Administration (MBA) à HEC, Pascal Soriot a rejoint en 1986 le laboratoire pharmaceutique Roussel-Uclaf, qui au gré d'absorptions devient en 2004 Sanofi-Aventis. Il ne le quitte qu'en 2006, pour intégrer le suisse Roche avant de devenir en 2012 directeur général du groupe suédo-britannique AstraZeneca, alors en perte de vitesse du fait de la tombée de nombre de ses brevets. Il le recentre sur l'oncologie, la biopharmacie et lui fait renouer avec la croissance en 2018. Il relève pendant la pandémie le défi d'industrialiser le vaccin Covid issu de la recherche d'Oxford et cela lui vaudra d'être fait chevalier Outre-Manche en 2022.

Son actualité

AstraZeneca pâtit comme d'autres de la fin de la manne Covid. Son chiffre d'affaires, qui avait bondi de 19 % l'an dernier à 44 milliards de dollars, a progressé de 2 % à fin septembre. Il avance ses pions dans les thérapies géniques et cellulaires, avec le rachat en 2021 du spécialiste des maladies rares Alexion et plus récemment, l'acquisition de 44 % de la biotech française Cellectis. Il mise aussi sur le marché de l'obésité, où il vient de prendre en licence le traitement oral développé par la biotech chinoise Eccogene.

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