• Thierry Bardy

Thierry Breton : « L'Europe doit doubler sa capacité de production de semi-conducteurs »


La Commission européenne met sur pied une alliance entre industriels et chercheurs pour monter une filière d'avenir de composants électroniques sur le Vieux Continent, une nécessité absolue pour Thierry Breton, qui estime que l'Union dispose de toutes les cartes pour y parvenir, y compris le financement.


Thierry Breton veut monter une alliance européenne sur les semi-conducteurs. (Bruno Delessard/Challenges-REA)

Par Julien Dupont-Calbo, Nicolas Barré

Publié le 28 avr. 2021

La dépendance européenne aux semi-conducteurs venus d'Asie n'est pas nouvelle, mais la pénurie mondiale actuelle la met cruellement en lumière et stoppe les lignes de production automobile…

Les semi-conducteurs sont partout et ils seront probablement l'un des moteurs essentiels des transitions environnementales et numériques. Prenez les voitures électriques, elles embarquent aujourd'hui des systèmes informatiques aussi puissants que les supercalculateurs avec lesquels on simulait les essais nucléaires il y a quinze ans !

Or dans l'industrie des semi-conducteurs, l'Europe s'est laissé distancer. Elle avait davantage de capacités de production, de compétences et de savoir-faire. Le manque d'investissement lui a fait prendre du retard. Et nous dépendons aujourd'hui trop des autres, de l'Asie surtout, et de Taïwan en particulier.

Le coronavirus n'a-t-il pas été un révélateur de la faiblesse européenne en la matière ?

L'Europe doit d'autant plus développer sa propre capacité de production que la pandémie a accéléré les grandes tendances géopolitiques. La confrontation entre les Etats-Unis et la Chine devrait s'aggraver. Il y a en effet peu de chances que les choses s'arrangent dans les prochaines années. Et l'Europe, qui est au milieu de la bataille, ne doit pas être naïve ! Nous nous devons de retrouver notre souveraineté dans les domaines clés.

En résumé, il existe beaucoup de raisons à la pénurie de composants électroniques, dont le fait que les Etats-Unis ont interdit l'exportation de certaines technologies critiques, ce qui a poussé des industriels chinois à constituer des stocks. Avec la crise du Covid-19, nous mesurons combien il est crucial de contrôler certains points critiques de la chaîne d'approvisionnement et certains produits comme les vaccins, les masques ou les composants électroniques.

Comment faire ?

Dans le cadre de la revue stratégique industrielle de l'Union européenne qui sera présentée le 5 mai, nous lancerons une alliance européenne réunissant tous les acteurs de la chaîne de production des semi-conducteurs, qui sont à l'intersection du Green Deal, de notre stratégie numérique et de la résilience. Il faut le faire maintenant.

Le monde est dans une phase de réinvestissement massif. Les Etats-Unis et la Chine accélèrent. Le moment est crucial pour l'Europe : soit on continue à occuper une position de leadership technologique, soit on devient suiveur. Et cela se joue particulièrement avec les processeurs. Or nous avons tout ce qu'il faut pour relever le défi : des entreprises, des centres de recherche, des moyens et la volonté politique. L'Europe ne ratera pas ce train-là !

Quels sont les contours de cette alliance ?

Nous avons de la chance d'avoir beaucoup d'acteurs du secteur en Europe. Je les ai tous rencontrés, et discuté du sujet avec les Etats membres. Emmanuel Macron et Angela Merkel se sont prononcés en faveur de l'alliance que nous mettons sur pied pour accroître notre souveraineté. Vingt-deux Etats soutiennent déjà le projet. Nous sommes en train de finaliser les discussions avec NXP, Infineon, STMicroelectronics, Bosch, Siemens, ASML. Avec les chercheurs du CEA-Leti en France, de l'institut Fraunhofer en Allemagne ou l'IMEC en Belgique et aux Pays-Bas aussi.

Nous ouvrons également ces discussions aux acteurs des télécoms et aux constructeurs automobiles. Vendredi, je rencontre en outre Pat Gelsinger, le nouveau président d'Intel, puis, dans les jours suivants, les dirigeants de TSMC et de Samsung pour leur exposer notre démarche : s'appuyer sur nos forces, colmater nos faiblesses. Nous allons voir avec eux s'ils peuvent intégrer le deuxième cercle de notre alliance et investir sur notre sol, avec notre soutien mais à nos conditions et sur la base d'un protocole de sécurité de livraison.

Quel est l'objectif de cette alliance ?

L'objectif dans les semi-conducteurs est d'abord de doubler notre capacité de production et notre part de marché d'ici à 2030, passer de 10 % aujourd'hui à 20 % demain. Nous voulons aussi positionner l'Europe sur le segment des processeurs les plus performants, tant dans notre capacité à les concevoir qu'à les produire.

Nous devons être unis au niveau européen. Thierry Breton

Il ne s'agit pas de tout rapatrier en Europe. L'Europe est et restera un continent ouvert. Mais il faut bien comprendre que nous sommes de plus en plus soucieux d'accroître notre autonomie dans certains domaines cruciaux comme celui des semi-conducteurs.

Nous doter de la capacité à être moins vulnérables et plus indépendants nous permettra de créer ensuite des conditions de partenariats équilibrés et de maintenir la chaîne d'approvisionnement de notre industrie, y compris en période de crise ou de tensions. Un partenariat, c'est un rapport de force. Nous devons être unis au niveau européen afin de jouer notre partition dans les équilibres géopolitiques en cours.

L'Europe a-t-elle les moyens de revenir dans la course des puces informatiques ? Une usine électronique coûte plus de 10 milliards d'euros…

Aujourd'hui, nous soutenons déjà le secteur des semi-conducteurs avec près de 5 milliards d'euros d'argent public et privés investis dans la recherche et 8 milliards d'euros dans le développement au travers d'un premier PIIEC (Projet important d'intérêt européen commun). Pour les années à venir, nous aurons une enveloppe de 7 à 8 milliards d'euros pour la recherche et nous travaillons avec les Etats membres autour d'un nouveau PIIEC, dont il est difficile aujourd'hui de préciser la taille - qui dépendra de l'investissement public que les Etats membres seront prêts à mettre. Mais au vu des discussions actuelles, je suis confiant que nous serons autour d'une vingtaine de milliards d'euros

L'Europe est donc en train de se donner les moyens de mobiliser l'argent public et privé pour assurer une plus grande souveraineté dans le domaine des semi-conducteurs. Si l'on se projette à dix ou quinze ans, cela veut dire que nous devrons maîtriser les semi-conducteurs de moins de 5 nanomètres, voire de moins de 2 nm. C'est très important. Une partie du plan de relance de l'Union et des Etats membres de 750 milliards d'euros sera d'ailleurs affectée à cet effort d'investissement. Dans la course à la technologie d'avant-garde, il nous faut investir maintenant et lourdement.

N'est-ce pas trop ambitieux, 2 nanos ?

J'entends ce que disent certains, que nous devrions nous concentrer sur nos points forts uniquement. Mais les points forts d'aujourd'hui ne sont pas forcément ceux de demain. Nous devons préparer le futur et les marchés à venir. Oui, mettre la barre à 2 nanos est ambitieux, c'est vrai, mais c'est la condition sine qua non à notre souveraineté numérique. C'est aussi la direction que prennent tous les concurrents comme Intel, TSMC ou les industriels chinois. Nous ne pouvons donc pas être absents sur ce segment.

Le marché sera massif, que ce soit pour les voitures électriques et autonomes, les technologies de la 5G et 6G, l'Internet des objets et l'industrie 4.0, les puces pour l'intelligence artificielle. Nous devons être capables de renforcer nos capacités de design et de production des processeurs les plus puissants et les plus efficaces énergétiquement, cela demandera d'investir en Europe pour faire monter en gamme des fonderies capables de produire ces processeurs haut de gamme.


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