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  • Photo du rédacteurThierry Bardy

En Chine, dans une porcherie géante lovée dans un gratte-ciel

Frédéric SchaefferEnvoyé spécial à Ezhou

La ferme où sont élevés des cochons sur 26 étages a ouvert ses portes fin 2022. Pékin a érigé la sécurité alimentaire parmi ses priorités et compte sur ces mégafermes « intelligentes ».

Les deux barres d'immeuble de 26 étages ont l'apparence classique des grandes résidences austères qui poussent dans les nouvelles zones urbaines à travers la Chine. Mais ce ne sont pas de nouveaux citadins issus de la classe moyenne chinoise qui habitent cet immense complexe immobilier à la périphérie de Ezhou, une ville du Hubei, au centre de la Chine. Sous le regard d'un millier de caméras de surveillance vivent ici plus de 80.000 cochons, les premiers résidents du site inauguré fin 2022. Ils seront bientôt rejoints par des dizaines de milliers d'autres.

L'objectif est de produire 1,2 million de porcs par an lorsque l'élevage aura atteint sa pleine capacité. Ce site est considéré comme la plus grande porcherie « intelligente » au monde. La mise en service du second gratte-ciel est prévue début 2024.

Salle de séchage à 65 degrés

En Chine, la relance de la production nationale à la suite de la fièvre porcine africaine a été marquée par de nombreux investissements, avec dans certains cas, la création de fermes géantes. « Il y a désormais plus de 200 fermes à étages en Chine, avec plus ou moins de réussite, mais nous sommes les seuls à combiner autant de technologies issues de différentes industries », explique Zhuge Wenda, PDG et chef scientifique de Zhong Xin Kai Wei Modern Husbandry.

L'entreprise a investi 4 milliards de yuans (512 millions d'euros) dans la construction de ces deux bâtiments cumulant une superficie de 390.000 mètres carrés chacun. Pour pénétrer sur le site, la centaine d'employés passe par une salle de séchage à 65 degrés pendant dix minutes afin de réduire au maximum la charge bactérienne et virale. Après avoir effectué plusieurs cycles de désinfections et de test, ils travaillent, vivent et dorment sur place et ne sont autorisés à sortir de l'enceinte qu'une fois par mois pour une période de six jours de repos.

Pour limiter au maximum les contacts avec l'extérieur et garantir la sécurité sanitaire, l'entrée de grains et farines alimentaires est également automatisée : produite à côté de la porcherie, l'alimentation est acheminée sur un tapis roulant jusqu'aux réservoirs géants situés au dernier étage de la ferme avant d'être distribuée vers les auges des étages inférieurs, le tout contrôlé, réparti et dosé depuis un centre de contrôle high-tech.

Au rez-de-chaussée du bâtiment, une dizaine de techniciens en combinaison surveillent en permanence les porcs depuis les écrans et ordinateurs. Au premier étage, une grande piscine stocke l'eau chaude afin que les porcs puissent boire de l'eau chaude 24 heures sur 24 en hiver Au-dessus, chaque étage du bâtiment fonctionne de manière autonome avec des espaces dédiés pour chaque étape de l'élevage : un lieu pour les truies, un autre pour les porcelets, un troisième pour l'engraissement des porcs, etc.

Tout y est fait pour protéger les élevages contre l'apparition et la diffusion de virus et de bactéries : les bêtes sont transportées par ascenseur, les bâtiments aérés avec une centrale d'air climatisé, des robots surveillent leur température afin de détecter toute fièvre anormale. Des systèmes automatiques distribuent la nourriture, contrôlent l'humidité et la concentration d'ammoniac, désinfectent les lieux via un agent libéré de manière continue dans l'air. Le site est équipé d'un système de neutralisation des odeurs par micro-oxydation et d'un système de recyclage des eaux usées.

Le lisier généré par les porcs est évacué quotidiennement, traité et transformé en biogaz pour ensuite produire de la vapeur générant de l'électricité et de l'eau chaude « servant aussi bien à hydrater les porcs, à les baigner ou encore à chauffer le bâtiment en hiver », assure Zhuge Wenda. Le lisier peut aussi être transformé en boue et alimenter le grand four de la cimenterie adjacente, l'activité historique du groupe. « Cela permet de réduire la consommation de charbon de la cimenterie jusqu'à 25 % », assure encore le PDG.

Ravages de l'épizootie de peste porcine africaine

La Chine compte encore de très nombreuses petites exploitations avec une faible productivité et des coûts de production élevés. Mais depuis les ravages de l'épizootie de peste porcine africaine - qui a décimé 40 % du cheptel chinois de 2018 à 2020, l'élevage porcin a subi un grand mouvement de restructuration et de professionnalisation en Chine.

Les politiques agricoles poussent, depuis 2019, à la construction de méga-élevages sur étages afin d'améliorer la productivité mais aussi d'améliorer la prévention et le contrôle des maladies animales en misant sur l'innovation technologique. « La proportion de grandes exploitations dans l'ensemble du pays reste encore peu élevée et le niveau technologique encore en retard », constate Zhuge Wenda.

La sécurité sanitaire des porcheries est un enjeu de sécurité alimentaire et de stabilité sociale pour la Chine. Le porc y est en effet la principale source de protéine animale au point que les Chinois avalent plus de 40 % de la production mondiale. Son prix est suivi comme le lait sur le feu à Pékin, qui n'a pas hésité à mobiliser à plusieurs reprises sa réserve stratégique de viande de porc lorsque les prix ont franchi des seuils d'alerte en 2022.

La Chine a beau être le premier producteur mondial de porcs, avec environ 56 millions de tonnes cette année (soit le niveau d'avant la peste porcine), sa production reste globalement inférieure à ses besoins, même si la consommation n'a pas retrouvé son niveau d'avant-Covid.

Immense défi

La Chine a érigé la sécurité alimentaire parmi ses priorités, et le développement de la production agricole, notamment par l'innovation et la mécanisation, est devenu le leitmotiv de tous les documents de politique agricole depuis le 14e plan quinquennal 2021-2025.

Le défi est immense : avec 1,4 milliard d'habitants, la Chine doit nourrir 18,3 % de la population mondiale mais ne possède que 8,5 % de la surface arable du globe. Ses ressources en eau, inégalement réparties entre les régions, ne représentent quant à elle que 6,5 % des disponibilités de la planète.

L'enjeu productiviste et la quête d'autosuffisance alimentaire ont également été martelés par le président Xi Jinping lors du XXe congrès du Parti communiste chinois l'an dernier. Tout en mettant en avant son niveau élevé d'automatisation, de biosécurité et de respect de l'environnement, la ferme géante de Ezhou entend s'inscrire dans cet objectif d'économies des surfaces agricoles : « La surface utilisée au sol ne représente que 5 % d'un modèle d'élevage traditionnel », argumente Zhuge Wenda.

Alors que la peste porcine africaine n'a pas totalement disparu de Chine, le modèle des fermes à étages compte toutefois des détracteurs à travers la planète, certains experts mettant notamment en garde contre le risque de flambée épidémique foudroyante si un virus devait finir pas entrer dans les murs. D'autres dénoncent la logique productiviste de ces porcheries géantes et la nécessité de s'orienter vers une consommation réduite de viande.

Le traitement d'énormes quantités de fumier reste également une préoccupation majeure. Des arguments balayés par l'entreprise chinoise qui prévoit d'investir 6 milliards de yuans (770 millions d'euros) supplémentaires dans la construction d'un site de transformation de viande, à proximité de la porcherie.

Les chiffres clés 1,2 million de porcs

L'objectif annuel de production lorsque l'élevage aura atteint sa pleine capacité.

56 millions de tonnes en 2023

La Chine est le premier producteur mondial de porcs. Pour autant, sa production reste globalement inférieure à ses besoins.

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