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  • Thierry Bardy

Extension du domaine de la haine


Christine Kerdellant


Nous sommes entrés dans l'ère de la parole toxique, dénoncent Roger-Pol Droit et Monique Atlan. Des réseaux sociaux à la cyberintimidation, des émojis aux chatbots, c'est l'existence de l'humanité qui est en jeu.

L'irruption du numérique dans nos vies a libéré la parole et transformé les échanges humains. Jamais, au cours de l'histoire, nous n'avions tant parlé, constatent Roger-Pol Droit et Monique Atlan. Pourtant, il se pourrait que nous n'ayons jamais si peu parlé. Car plus nous parlons, moins nous parlons. La quantité explose, la qualité implose.

« Saturés de mots, nous en manquons. Leur prolifération automatique nous fait taire, alors même que nous croyons parler. » Et nous ne mesurons pas la gravité du phénomène : c'est l'existence de l'humanité qui est en jeu, rien moins. En effet, l'humanité n'est pas seulement biologique : nous sommes avant tout une communauté d'être parlants. Si la parole se défait, l'humanité s'étiole.

De Metoo au harcèlement scolaire

Et pourtant, ne dit-on pas que la parole s'est libérée ? Les réseaux sociaux ont permis le mouvement Metoo, la dénonciation des dominations abusives, la mise en mots de terreurs muettes. La parole est sortie du silence pour le meilleur et pour le pire : avec les fake news, le mélange insidieux du mensonge et de la vérité, la substitution de la vindicte publique au travail des tribunaux, jusqu'au « bashing » par des camarades de classe qui pousse des enfants à se suicider (800.000 à 1 million d'élèves par an sont victimes de harcèlement scolaire, 61 % disent avoir des pensées suicidaires), on assiste à une extension du domaine de la haine.

« On ne mesure pas assez à quel point ces rivières de petites vacheries se transforment en un océan de boue charriant injures, calomnies, insinuations, harcèlements, menaces… Parce que les mots lancés poursuivent leur trajectoire. Le plus souvent ils égratignent, parfois blessent profond. Finalement, ils peuvent tuer. Ou inciter à tuer. De la parole à la mort, le chemin est plus court qu'on ne le pense ». Les calomnies d'autrefois n'étaient pas moins cruelles. Mais elles étaient plus lentes à se diffuser.

Regarder avec « deux yeux »

Hier, les espaces où les « piques » pouvaient avoir libre cours étaient identifiés : du « Canard Enchaîné » aux spectacles de Coluche ou Bedos, ils étaient circonscrits. Aujourd'hui, en tous lieux et à toute heure, « chacun lance sa flèche, fier de s'ériger en juge absolu, avide de critiquer à tout bout de champ, n'importe qui pour n'importe quoi. » Et depuis 2009 - l'introduction du bouton « J'aime » chez Facebook et le retweet chez Twitter - la viralité des critiques s'est accélérée. Sa force de frappe s'est démultipliée.

Bien sûr, la médisance, l'insulte ou la haine n'ont pas attendu Internet pour exister : elles sont intrinsèques à l'humanité. Internet n'a pas créé la parole toxique. Mais la dématérialisation, la dissémination et surtout l'anonymat lui assurent un succès sans limites. Diaboliser les réseaux serait stupide ; mieux vaut les regarder avec « deux yeux », comme dirait Nietzsche, en distinguant leur part grandiose et leur part funeste. Et surtout, esquisser les grandes lignes d'une « économie renouvelée de la parole ». Les auteurs s'y attellent. Les réseaux sociaux ne sont d'ailleurs pas seuls en cause : des paroles saturent notre quotidien. De l'ascenseur prévenant que ses portes s'ouvrent, à la voix du GPS qui nous guide, du podcast écouté dans le métro à la montre connectée décomptant le nombre de pas, quantité de voix humaines ou de synthèse peuplent notre existence. A force d'être partout, la parole risque de n'être plus nulle part. Trop de parole amenuise la parole. Car on assiste parallèlement à un appauvrissement du langage : avec les émojis, des images de plus en plus sophistiquées s'implantent dans les paroles voire les évincent. Ce n'est pas une tragédie, plutôt un signe des temps. Ils n'aboliront pas les paroles. Essayez de traduire « Le corbeau et le renard » en émojis. Vous trouverez de quoi illustrer « arbre », « corbeau », « renard » et « fromage », mais c'est tout : vous ne réécrirez pas La Fontaine.

D'autres machines se sont emparées de la parole, avec les Alexa, les voicebots et autres chatbots. Pour l'heure, elles sont incapables de transmettre les émotions et les affects, le souffle qui accélère ou ralentit, les inflexions de la voix, les intonations subtiles. Mais elles s'amélioreront. Que se passera-t-il alors ? Soit on construira délibérément des machines qui nous imitent. Soit ce sont nos manières de parler qui se transformeront insensiblement, imitant les machines, pour arriver à une « novlangue » chère à George Orwell…

Parler est notre responsabilité

Le pire serait d'imaginer que parler ou se taire soit sans conséquence. Tout se joue dans la parole. On le sait, dès l'école, il faut parler plus pour cogner moins : les enfants qui possèdent entre 500 et 1.500 mots de vocabulaire ne vivent pas sur la même planète que ceux qui en possèdent 5.000 ou 6.000.

Au fond, Roger-Pol Droit et Monique Atlan ont écrit un livre sur la responsabilité. Ils insistent : « Si ce livre devait tenir en une phrase, ce serait : 'N'oubliez pas que parler peut faire vivre ou mourir, peut édifier ou détruire, c'est pourquoi rien de ce que vous dites, écrivez et répétez n'est sans conséquence. Si vous en prenez clairement conscience, votre responsabilité peut contribuer à transformer le paysage en le réhumanisant.' »

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