« Quand l’IA reprogramme Internet : de l’économie de l’attention à l’économie de l’intention »
- Thierry Bardy
- il y a 6 heures
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L’Internet traditionnel, fondé sur la navigation et le clic, laisse place au « Synternet », une infrastructure où l’IA délègue et exécute nos intentions. Ce basculement technologique, porté par des agents autonomes et de nouvelles interfaces, réduit déjà le trafic organique des sites de 15 % à 25 %. Une refondation profonde qui interroge la souveraineté européenne et notre rapport à la réalité.
Publié dans la Tribune le 11/02/26
Le triptyque “rechercher, choisir, agir” est remplacé par une chaîne automatisée où l'humain formule une intention et où la machine opère.
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Par Damien Douani, cofondateur du cabinet Topos, spécialiste des innovations et des nouveaux usages, responsable Innovations & IA de l’école Narratiiv et Jean-Dominique Séval, cofondateur du cabinet Topos, spécialiste de l’économie numérique et ancien directeur général adjoint de l’IDATE DigiWorld
Alors que les débats sur la régulation de l’intelligence artificielle (IA) et la puissance des géants technologiques saturent l’espace médiatique, un basculement plus profond que la seule montée des chatbots génératifs est déjà à l’œuvre. Nous vivons la fin progressive de l’Internet tel que nous l’avons construit et pratiqué depuis plus de vingt ans.
Ce réseau de pages, de liens et de plateformes, où l’utilisateur clique, cherche, trie et agit par lui-même, s’apprête à laisser place à une nouvelle matrice : le « Synternet ». Ce néologisme, fusion de « synthétique », de « synchronisation », de « synapses » et « d'Internet », ne désigne pas une mise à jour, mais une refondation des infrastructures numériques. Là où l’Internet historique reposait sur l’économie de l’attention — capter du temps disponible pour vendre de la publicité — le Synternet inaugure l’ère de l’intention déléguée.
La fin du « rechercher, choisir, agir »
Depuis les années 2000, le modèle était simple et redoutablement efficace : nous naviguions dans un océan d’informations et de contenus pour finaliser une action (acheter, réserver, lire). Demain, cette mécanique devient moins centrale. Dans la décennie qui s’ouvre, nous interagirons de plus en plus avec le Web au travers d’agents IA personnels.
Ces doubles numériques, extensions de nous-mêmes, ne se contentent pas de répondre : ils synthétisent, priorisent et commencent à exécuter. Ils comprennent nos intentions, dialoguent avec des services tiers, remplissent des formulaires, comparent des options, déclenchent des transactions.
Le triptyque « rechercher, choisir, agir » est remplacé par une chaîne automatisée où l’humain formule une intention et où la machine opère. C’est la promesse d’un monde « zéro-clic », où la navigation recule au profit de la résolution. Selon Bain, la généralisation des réponses générées par IA et du “zéro-clic” réduit déjà le trafic organique vers les sites de 15 % à 25 %.
Un bouleversement profond : des infrastructures aux applications
Ce passage de l’Internet au Synternet se traduit par une reconfiguration des blocs fondamentaux : infrastructures (réseaux, centres de données, développement), couches applicatives (contenus, commerce, services, travail) et interfaces d’accès (terminaux, recherche).
La construction des fondations du Synternet est déjà très engagée à travers des investissements massifs dans les capacités de stockage de données et d’entraînement des modèles d’IA. Il en va de même pour le développement, véritable laboratoire avancé de cette transition : l’IA générative industrialise la production logicielle, du prototype au déploiement, en automatisant une part croissante du code, des tests, de la documentation et de la maintenance. Les API, ces connecteurs qui permettent aux services de se parler, ne servent plus seulement à afficher : elles rendent des fonctions exécutables par des agents.
La recherche se dissout dans la réponse : ce qui comptait hier (le trafic, la page, le clic) cède la place à ce qui comptera demain (la résolution, la transaction, la confiance).
En revanche, les applications commencent à peine leur transformation. La recherche se dissout dans la réponse : ce qui comptait hier (le trafic, la page, le clic) cède la place à ce qui comptera demain (la résolution, la transaction, la confiance). Les contenus ne sont plus une destination, mais des éléments ingérés par les LLM pour nous présenter une version personnalisée et centrée sur nos attentes.
L’identité devient fluide, entre avatars plus vrais que nature et doubles numériques fidèles. Le commerce glisse vers des « marchés conversationnels » où l’agent compare, arbitre et achète sans que l’utilisateur ne voie l’interface. Le travail devient un continuum d’automatisations pilotées par des agents capables de rédiger, coder, planifier et négocier. Les navigateurs intègrent désormais nativement les IA conversationnelles pour mobiliser un agent prêt à analyser la page demandée par l’utilisateur « pour action ».
La bataille fait rage pour l’après-smartphone
Les terminaux adaptés à ce nouvel Internet restent à inventer. Le plus probable étant un continuum d’objets utilisés en fonction du contexte : montre, lunettes, bagues, stylo, enceintes connectées… et demain des robots. La bataille est ouverte, avec ses échecs précoces (AI Pin, Rabbit R1) et ses paris industriels : les acteurs de l’IA cherchent la bonne interface (OpenAI débauchant Jony Ive, l’ancien designer d’Apple), tandis que des pure players (Plaud, Friend) misent sur la captation de données vocales et contextuelles, point d’entrée de l’information personnelle.
Le dilemme des « dinosaures » et des « Synternet natifs »
Alors que chaque bloc de l’Internet entame sa mue, la question centrale devient celle de la structure de ce nouveau marché. Au moins deux scénarios s’affrontent. Le premier est celui de la verticalisation : les géants actuels (Microsoft, Google, Amazon, mais aussi ByteDance ou Alibaba) utilisent leurs clouds, leurs écosystèmes et leurs immenses réserves de liquidités pour verrouiller la transition, en intégrant modèles, distribution et services.
Le second scénario, plus disruptif, parie sur l’émergence de « Synternet natives ». Comme Google avait remplacé les portails des années 1990 (Yahoo, AOL), de nouveaux acteurs pourraient rendre obsolètes des modèles fondés sur la publicité et l’abonnement. Le smartphone pourrait reculer au profit de nouveaux terminaux, et des modèles open source tournant localement réduiraient la dépendance au cloud. Dans ce monde, la valeur se déplacerait vers des tiers de confiance — des « trust brokers » — chargés de certifier que le contenu et les actions proposés ne relèvent ni de l’hallucination ni de la manipulation.
L’Europe, entre l’impératif de souveraineté et une crise de la réalité
Dans cette tectonique des plaques, où se situe l’Europe ? Si le constat est souvent sévère sur sa capacité à produire des géants de la Tech, le Synternet rebat les cartes. L’enjeu n’est plus seulement de réguler les plateformes d’hier, mais de construire et contrôler les briques de demain. Si l’Europe laisse des agents américains ou chinois devenir les seuls exécuteurs de nos intentions, elle perdra encore en souveraineté économique et en capacité de choix.
Le Synternet risque de plonger nos sociétés dans une crise de la vérité sans précédent.
L’Europe a pourtant une carte à jouer sur la couche « éthique, confiance et régulation » — transparence, cybersécurité, certification — non pas comme frein, mais comme avantage. Mais cela ne suffira pas : il faut aussi investir dans le calcul et dans les interfaces de demain, pour ne pas rester consommatrice d’un monde synthétique conçu ailleurs.
Enfin, ce basculement pose une question sociétale vertigineuse. Le Synternet, par sa capacité à générer du contenu, du code et des décisions en temps réel, risque de plonger nos sociétés dans une crise de la vérité sans précédent. Quand le contenu est généré synthétiquement pour plaire à nos biais, et quand nos choix sont délégués à des algorithmes dont l'objectif est l'optimisation, que reste-t-il du libre arbitre et de la réalité partagée ? Ne nous y trompons pas : ce qui arrive n'est pas une évolution, ni une transformation numérique de plus : c'est une totale réécriture des règles du jeu.

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