• Thierry Bardy

Quel bilan pour la 5G ?


Cédric Foray Yves Gassot

Il y a trente ans, le premier appel téléphonique en mode GSM était passé. Or aucun expert, aucune étude n'annonçait à l'époque le prodigieux essor qu'a connu le mobile. On retiendra aujourd'hui trois interrogations.

La première porte sur le bilan que l'on peut d'ores et déjà faire de la 5G. Si son déploiement a été plus précoce et vigoureux en Corée du Sud ou en Chine, voire aux Etats-Unis, qu'en Europe, où est né le GSM, il est probable que les écarts vont se réduire comme on l'a vu pour la 4G. A-t-on survendu la 5G ? Les atouts de la norme sont, sommairement, une plus grande efficacité spectrale (plus de bits par hertz) et une latence potentiellement réduite. Mais la perception de ces avantages a été brouillée, de telle sorte que l'on parle parfois de « demi-5G ».

Deux points sont à considérer. D'une part, les derniers développements de la norme ne sont disponibles et mis en oeuvre que progressivement. L'optimisation de la latence ou le « slicing » sont dépendants de l'installation d'un réseau entièrement 5G, alors que beaucoup d'accès 5G dans le monde sont encore greffés sur un coeur de réseau 4G.

D'autre part, les performances (débit, capacité, couverture) de la 5G sont intimement liées aux fréquences qui lui sont associées. En utilisant les fréquences basses, déjà mises en oeuvre pour la 4G, on peut aller plus vite dans l'offre d'accès 5G sur le territoire, mais au prix d'une amélioration médiocre du débit.

Pour bénéficier d'un débit plus rapide, il faut avoir accès aux bandes de fréquences intermédiaires (2.5-6 GHz) récemment attribuées en Europe et aux Etats-Unis, ou aux très hautes fréquences (>26 GHz) non encore attribuées en France, qui offrent l'avantage de larges canaux propices au débit, mais qui nécessitent de très lourds investissements, compte tenu des faibles portées et des difficultés à franchir les obstacles… De ce seul point de vue, il faudra attendre 2024-2025 pour percevoir clairement les avantages de la 5G.

Nos entreprises en seront-elles transformées ? La promesse annoncée se focalisait surtout sur les applications professionnelles. De fait, de multiples expériences ont été lancées. On en est toutefois plus au niveau des « proof of concepts » (POC) permettant aux constructeurs ou opérateurs de mobiliser les industriels sur des cas d'usage qu'à des opérations permettant la transformation des métiers et des process grâce à des technologies émergentes (réalité augmentée/virtuelle, Internet des objets généralisé, intelligence artificielle, etc.).

Là aussi, il est trop tôt pour faire un bilan. Pour les raisons déjà citées, mais aussi parce qu'il s'agit d'un processus complexe qui nécessite des apprentissages et la création d'un écosystème de compétences au niveau horizontal (constructeurs, opérateurs, intégrateurs, etc.) et au niveau vertical (coopération par métier et chaîne de valeur).

Dernière interrogation : le cloud des Gafam est-il fiable ? Le déploiement de la 5G devrait s'accompagner d'une accélération du processus de virtualisation des infrastructures des télécommunications. Très schématiquement, le mécano des réseaux télécoms paraît inexorablement devoir évoluer en gérant dans le cloud l'ensemble des programmes nécessaires pour faire fonctionner le réseau « as a service ». Cette évolution est un challenge que nos deux champions européens (Nokia et Ericsson) peuvent relever, même si elle s'accompagne déjà de l'entrée de nombreux nouveaux acteurs venant du monde du logiciel. Les opérateurs peuvent en attendre à moyen terme une automatisation, une flexibilité et peut-être une baisse des coûts.

Opérations risquées

Cette perspective est peut-être plus crédible, dans les conditions actuelles de structure de marché et de concurrence, qu'une hausse des recettes liées aux suppléments tarifaires 5G. Toutefois, cette « cloudification » des services et des réseaux de télécommunications peut aussi être perçue comme un élément d'une désintégration du secteur. Il n'y a qu'à voir l'intérêt des géants du cloud lors de l'édition 2021 du Mobile World Congress pour faire valoir leurs compétences et les accords passés avec les telcos.

Le plus spectaculaire est sans aucun doute celui qui va conduire AT&T à céder ses équipes en charge du déploiement du coeur de son réseau 5G à Microsoft, qui intégrera les développements réalisés dans son architecture cloud Azure. L'opération est spectaculaire, car il s'agit d'AT&T, une référence en matière de virtualisation, même si l'opérateur sort très endetté de ses désastreuses acquisitions (DirecTV, Time Warner) et se trouve un peu dépassé par T-Mobile et Verizon dans le mobile. Microsoft, en concurrence féroce avec AWS et Google, va chercher à bénéficier de cette opération pour élargir ses compétences et signer avec d'autres opérateurs. Il est sans doute trop tôt pour évaluer les avantages que vont tirer les telcos de ces accords au regard des risques qu'ils prennent.

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