• Thierry Bardy

Trois critiques du capitalisme contemporain



Patrick Artus


On connaît les caractéristiques du capitalisme contemporain, à tort appelé « néolibéral ». Il s'agit d'un capitalisme tourné vers l'obtention d'un rendement du capital pour l'actionnaire aussi élevé que possible. Aujourd'hui, le rendement du capital pour l'actionnaire est de 13 %, alors que les taux d'intérêt sur les dettes publiques sont compris entre 0 % et 2 %. Ce capitalisme est souvent blâmé. Passage en revue des principales sources de critiques.

La critique de gauche du capitalisme est bien connue. Pour augmenter le rendement du capital pour l'actionnaire, les entreprises ont déformé le partage des revenus au détriment des salariés (les salaires réels depuis vingt ans ont augmenté trois fois moins vite que la productivité), ont délocalisé vers les pays émergents à coûts salariaux faibles.

Il en a résulté la hausse de la pauvreté et des inégalités de revenu, la quasi-stagnation des plus bas salaires, en termes de pouvoir d'achat, les pertes d'emplois industriels (qualifiés et bien payés) avec les délocalisations, remplacés par de « mauvais emplois » dans les services peu sophistiqués.

La deuxième critique du capitalisme contemporain est la critique dite « économique ». L'idée du capitalisme néolibéral au début des années 1980 était que, si le poids de l'Etat et la pression fiscale étaient réduits, si les marchés du travail et des biens étaient déréglementés, s'il y avait libre échange et libre circulation des capitaux, certes les inégalités seraient accrues, la protection sociale serait moins généreuse, mais l'économie serait en échange plus dynamique, avec davantage de croissance, de progrès technique et moins de chômage.

On a observé au contraire depuis les années 1980 dans les pays de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) un ralentissement continuel des gains de productivité, du progrès technique, de la croissance de long terme. On part de 4 % de croissance potentielle pour aboutir à 1,5 % aujourd'hui, pour l'ensemble de l'OCDE. La critique économique du capitalisme contemporain consiste donc à dire qu'il est inefficace, qu'il ne génère pas un supplément de revenu. Pourquoi cette inefficacité ? Il y a probablement trois raisons. La concentration des entreprises et l'apparition de positions dominantes forment la première de ces raisons. Quand un petit nombre de personnes détiennent une grande partie du capital, ils n'ont pas accès à l'ensemble des projets efficaces d'investissement et une partie importante de ces projets n'est pas réalisée, ce qui n'est pas le cas si le patrimoine est réparti de manière plus équitable.

Récriminations libérales

Deuxième raison, la recherche d'une rentabilité excessive du capital pour les actionnaires interdit de réaliser des investissements « utiles », en particulier quand il s'agit d'investissements dont la rentabilité apparaît à long terme. La concentration des patrimoines est la dernière de ces raisons.

La troisième critique du capitalisme contemporain est plus originale, c'est la critique libérale. De nombreuses caractéristiques du capitalisme ne sont pas libérales. C'est le cas de la concentration des entreprises, qui cherchent à obtenir des positions dominantes, des rentes de monopole, pour accroître leur profitabilité. Les libéraux pensent à juste titre que la concurrence est nécessaire pour qu'il y ait innovation et progrès technique.

C'est le cas aussi des distorsions créées par les politiques monétaires très expansionnistes. Il faut voir que la faible performance économique du capitalisme contemporain a été obtenue malgré des politiques économiques très stimulantes : politiques monétaires et budgétaires expansionnistes, soutenant la demande, permettant à l'Etat, aux ménages et aux entreprises de s'endetter malgré la faiblesse de la croissance.

Ces politiques conduisent à des hausses anormales des prix des actifs (actions, immobilier), à l'écrasement des primes de risque qui ne représentent plus la réalité du risque, toutes choses que les libéraux détestent normalement. Enfin, le rôle croissant des Etats (déficits publics élevés, choix des technologies d'avenir et des innovations à soutenir, financement des entreprises…) déplaît aussi aux libéraux.

Un système qui est critiqué avec des points de vue aussi différents et aussi multiples ne peut probablement pas survivre longtemps. Cela pose la question de sa résistance, mais aussi de son éventuelle succession. S'agirait-il d'un capitalisme étatique dirigiste ou d'un capitalisme plus inclusif dans lequel les Etats auraient mis en place les incitations nécessaires pour que les dérives présentes du capitalisme soient évitées ?

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