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  • Photo du rédacteurThierry Bardy

Le long-termisme est-il uniquement un mouvement de riches entrepreneurs technophiles de la Silicon V



Article publié dans la revue Usbek & Rica par Pablo Maillé

le 12 février 2023 Le long-termisme est-il uniquement un mouvement de riches entrepreneurs technophiles de la Silicon Valley ? Trois questions à Corentin Biteau, ingénieur et membre de l’association Altruisme Efficace France, qui participe aux débats de cette communauté depuis plusieurs années.

En marge de notre long format sur le long-termisme, philosophie obsédée par le futur (lointain) de l’humanité dont la popularité ne cesse de croître dans la Silicon Valley, nous avons posé quelques questions à Corentin Biteau. Membre de l’association Altruisme Efficace France, cet ingénieur de formation suit avec attention les débats autour du mouvement depuis plusieurs années. Il est notamment le co-auteur du livre Agir pour un Monde Durable avec Jean-Claude Koya et Pascale Fressoz, publié en 2022 aux éditions Jouvence.



Usbek & Rica : Êtes-vous un long-termiste ? Quelle est votre définition de ce terme ?

CORENTIN BITEAU

Tel que je le comprends, le point de départ du long-termisme est de dire qu’il faut intégrer les générations futures dans nos considérations morales. On peut certes aider les autres en s’intéressant aux êtres humains du présent, mais on peut aussi s’intéresser à ceux qui ne sont pas encore là, et qui vont quand même subir ou profiter de nos actions présentes. Il s’agit d’éviter de causer du tort à nos petits-enfants, arrières petits-enfants, et ainsi de suite, tout simplement. Ce principe de base est entièrement justifiable et à vrai dire plutôt intuitif. Même s’il n’est pas encore très présent dans nos sociétés occidentales, il est déjà accepté dans certaines cultures. Je n’ai pas pour habitude de me coller des étiquettes mais disons que je suis en accord avec cette idée générale. Les choses se compliquent quand on passe à l’étape suivante. À savoir : quelles conclusions faut-il tirer de ce principe ? La plupart des personnes qui se définissent comme long-termistes travaillent aujourd’hui sur l’étude et la prévention de ce qu’on appelle les risques existentiels, ou risques catastrophiques majeurs (pandémies, guerres nucléaires, etc.). On ne peut que reconnaître l’utilité de ce travail, surtout que ces risques nous affectent aussi. En revanche, les variantes du long-termisme qui visent à influencer le futur de l’humanité à très très long terme(au-delà de plusieurs siècles) me semblent plus contestables. L’une des principales leçons que le mouvement de l’altruisme efficace a tiré de ses actions, c’est qu’il n’est pas du tout évident de déterminer les meilleures manières d’agir sur le présent – par exemple pour réduire la pauvreté. L’expérience a montré que cela demande énormément de temps, de recherches, et que les solutions les plus efficaces ne sont pas toujours les mêmes selon les contextes – je trouve déjà impressionnant que certains aient réussi à trouver des interventions à fort impact pour lutter contre la pauvreté ou la souffrance animale. Au-delà de quelques dizaines d’années, il est donc très difficile d’envisager ce qui pourrait advenir de nos sociétés. Prédire le futur est par définition périlleux, on ne peut que faire des hypothèses. Même si l’on peut être d’accord qu’il y aura énormément de vies futures sur les milliers, voire les millions d’années qui viennent, et qu’il faut les protéger, c’est très difficilement actionnable. « Il faut lutter contre les risques existentiels » est une conclusion valide, mais au-delà de ça, il est très facile de tomber dans la spéculation…

« L’idée d’aller coloniser Mars est peu défendue et rarement discutée au sein du mouvement long-termiste »

Corentin Biteau, ingénieur et membre de l’association Altruisme Efficace France

Certaines figures de proue du mouvement évoquent la nécessité de coloniser d’autres planètes, voire de créer des gigantesques simulations informatiques, pour « perpétuer » l’espèce humaine. Qu’en pensez-vous ?

CORENTIN BITEAU

On a là affaire à un problème d’échelle de projection. Autant l’étude des risques existentiels se concentre sur des scénarios catastrophe à court et moyen termes, autant ces idées sont focalisées sur le très long terme. Or on n’a pas besoin de regarder aussi loin pour comprendre qu’éviter une guerre nucléaire est nécessaire ! L’idée d’aller coloniser Mars est peu défendue et rarement discutée au sein du mouvement, par exemple. Je ne connais personne qui travaille à plein temps sur cette question, même si le sujet revient parfois dans les débats. Pour moi, on est encore tellement loin de la colonisation spatiale qu’il ne vaut mieux pas prendre nos décisions du présent en fonction de cette perspective. Par ailleurs, je suis assez sceptique sur la question spatiale. Une des limites concrètes les plus sérieuses aux scénarios de type « coloniser l’espace » se trouve, pour moi, dans l’épuisement des ressources, notamment énergétiques. J’ai effectivement l’impression que ces limites environnementales se retrouvent peu dans les discussions autour du long-termisme, où l’aspect non-durable de notre civilisation n’est à mon sens pas assez pris en compte. Là encore, peu d’acteurs prennent ça suffisamment au sérieux en général, ce n’est donc guère surprenant. Tous les pays n’ont pas un Jancovici pour sonner l’alarme ! C’est pour cela que je fais des publications sur ce sujet dans le mouvement, avec souvent des échanges intéressants à la clé – j’ai croisé plusieurs personnes qui trouvaient également cet aspect négligé et voulaient le voir mentionné plus souvent. Le long-termisme est souvent accusé d’être un mouvement de riches entrepreneurs technophiles de la Silicon Valley. Partagez-vous ce constat ?

CORENTIN BITEAU

Pas vraiment. De par les sujets qu’il aborde, le long-termisme intéresse beaucoup de gens issus de la Silicon Valley, et des gens effectivement plutôt riches. Ce serait difficile de le nier. Mais quand Elon Musk s’est présenté comme proche des idées long-termistes l’année dernière, beaucoup de gens ont pointé que sa vision contenait de sérieuses différences avec ce que pense l’essentiel de la communauté… Selon moi, une dérive possible serait que certains de ces entrepreneurs reprennent à leur compte les principes de base du long-termisme pour justifier leurs actions, en les présentant comme bénéfiques pour le futur. Attention, il est tout à fait possible qu’ils soient réellement convaincus de faire le bien. Mais même si c’est le cas, il est loin d’être certain que l’humanité bénéficiera réellement de leurs actions – c’est la difficulté à évaluer l’impact réel qui pose ici problème. Ce que le mouvement peut faire, d’après moi, c’est de se concentrer sur les décennies qui viennent, ce que font déjà une majorité de long-termistes en travaillant contre les risques catastrophiques. Encore une fois, cette échelle est la seule où l’on peut raisonnablement faire des prédictions, que ce soit sur les pandémies, les guerres, l’énergie ou le climat. Raisonner dans ce cadre-là devrait permettre d’agir concrètement pour protéger les générations futures.

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