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  • Photo du rédacteurThierry Bardy

IA : ChatGPT, la pierre de Rosette et l'Europe


Charles-Edouard Bouée


Comme toujours avec une rupture technologique, ChatGPT suscite autant de fantasmes que d'inquiétudes légitimes. Mais ce qui frappe cette fois-ci, c'est la difficulté des commentateurs à faire comprendre ce qui est précisément en jeu, ce qui est révolutionnaire et ce qui ne l'est pas.

Toute l'histoire de l'automatisation et de la numérisation a reposé jusqu'ici sur une relation à sens unique entre l'homme et la machine : le code est ce langage développé par les humains pour transmettre informations et directives aux ordinateurs. Python, Java ou SQL en représentent les différents dialectes.

La véritable rupture que représente ChatGPT est que, pour la première fois, la relation fonctionne aussi dans l'autre sens : la machine nous parle, dans notre langue. C'est simple, nous lui avons livré les clés de la structure interne de la langue avec laquelle nous lui parlions. Et elle sait désormais l'utiliser.

En même temps que ChatGPT, OpenAI a développé une autre intelligence dont il a été beaucoup moins question dans les journaux. Il s'agit de Codex, qui traduit cette fois le langage naturel en lignes de code. C'est avec Codex que ChatGPT a été entraîné, et les deux sont indissociables.

C'est la raison pour laquelle ChatGPT apparaît bien plus performant qu'un traducteur ou qu'un moteur de recherche. Pour la première fois, la structure du langage humain est incorporée dans le code, permettant à la machine de nous parler si clairement. Il est déroutant, voire décevant, de constater que l'humain a été supplanté dans le domaine que l'on croyait être le sien en propre, à savoir le langage articulé.

Il suffit de songer à la célèbre pierre de Rosette qui permit à Champollion de percer le mystère des hiéroglyphes. Nous avons donné à la machine l'équivalent de cette pierre, lui permettant de percer le secret du langage humain. Elle sait passer du code au langage naturel, et inversement. Elle peut interagir avec nous, et pourrait bientôt dialoguer avec d'autres machines, sans repasser par l'humain.

Ceux qui prédisentle remplacement de tous les métiers intellectuels ou presque par l'intelligence artificielle se trompent. Mais ceux qui minimisent la portée de ChatGPT, n'y voyant qu'un outil capable de prédire quel doit être « le mot d'après » dans une phrase, passent, eux aussi, en partie à côté du sujet.

En 2017, je faisais valoir que la rupture technologique majeure vers laquelle nous allions était l'émergence de l'intelligence artificielle portative. C'est-à-dire d'une IA ayant accès à notre cloud personnel, connaissant nos habitudes et nos besoins, capable d'interagir en langage naturel avec nous et notre environnement, autant dans la vie personnelle que professionnelle.

Nous n'y sommes pas encore, mais ChatGPT représente un pas décisif dans cette direction. Ce moment marque aussi un tournant, soit vers un progrès majeur pour l'humanité, soit vers une dangereuse perte de contrôle de cette dernière sur son destin.

L'IA sait désormais structurer le langage et la pensée, elle pourrait structurer notre quotidien. Pour que ce soit un progrès, il faut que les acteurs politiques et industriels s'en saisissent.

Or, pour l'Europe notamment, l'émergence de ChatGPT pourrait être une opportunité extraordinaire. On oublie souvent que dans les années 1990, l'Europe était leader en matière de technologie mobile, parce qu'elle avait produit la norme GSM, qui avait permis aux acteurs européens du secteur de s'imposer. La montée en puissance d'Internet a balayé tout cela.

Aujourd'hui, la révolution de l'IA portative est à portée de main. Mais entre ChatGPT et le RGPD européen, il manque un maillon essentiel, un protocole qui permettrait de normaliser et de structurer toutes les données nécessaires au fonctionnement de ces IA, dans le respect de la vie privée des gens, et au bénéfice des industriels qui développeraient les solutions correspondantes.

La puissance normative européenne serait ici très utile, en permettant au continent de prendre un coup d'avance sur la prochaine révolution technologique. Essayons de nous voir bientôt.

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