• Thierry Bardy

A quoi sert encore le Forum de Davos ?



Jean-Marc Vittori


Le célèbre Forum économique avait grandi avec la mondialisation. Il risque de disparaître dans la démondialisation. Sauf s'il trouve le moyen de se réinventer encore une fois.

Ce serial entrepreneur français en est sûr : « C'est mort. Tous mes copains de la Silicon Valley le disent. » Le mort tente pourtant de ressusciter. Du 22 au 26 mai, le Forum économique mondial va ouvrir ses portes à Davos, après avoir dû annuler son célébrissime pince-fesses à plusieurs reprises pour cause d'épidémie galopante. Mais pour quoi faire ?

La dernière fois, c'était en janvier 2020. Comme chaque année depuis un demi-siècle, une foule de dirigeants d'entreprise, de gouvernants, d'universitaires et de journalistes était venue dans la neige des Grisons. Ils avaient parlé carbone, formation, Chine, drones, répliques hilarantes de Churchill dans la pissotière de la Chambre des communes et de plein d'autres sujets passionnants. Une conférence de presse sur un mystérieux virus repéré en Chine avait fait salle comble.

Un événement incertain

Ledit virus allait bientôt envahir le monde entier et y faire des millions de morts. Le Forum de janvier 2021 fut reporté en mai à Lucerne, autre cité suisse. Puis repoussé à Singapour en août. Avant d'être reprogrammé en janvier 2022 à Davos, et à nouveau décalé en mai. Or ces vingt-huit mois sans Forum ont mis des grains de sable dans la mécanique de précision qui permettait d'organiser un rassemblement pareil à nul autre. D'abord, nombre de personnalités ont cessé de graver un événement devenu aussi incertain dans le marbre de leur agenda.

Ensuite, le Forum de mai a été décidé en janvier. Quatre mois, c'est court pour des vedettes qui gèrent leur agenda à douze ou dix-huit mois. Et le mois de mai est souvent plus chargé que la fin janvier, époque de calme relatif coincée entre fêtes de fin d'année, Nouvel An chinois et publication des résultats annuels. Il y a d'ailleurs un tiers de participants en moins qu'il y a deux ans.

Excès et mensonges

Les grands patrons et les gouvernants ont aussi profité des confinements divers et variés pour réfléchir à leurs priorités, tout comme les barmen et les infirmières. Certains ont descendu Davos de sa montagne.

Peter Goodman, star du quotidien américain « The New York Times » et habitué des lieux, a, lui, profité de son temps libre pour écrire un livre assassin, « The Davos Man », où il impute joyeusement au Forum tous les excès et les mensonges des ultra-riches. Henry Mance, une plume du britannique « Financial Times », s'est moqué des tentatives d'organiser le Forum en ligne : « Personne n'est devenu milliardaire pour regarder un webinaire d'Ursula von der Leyen. » Les curieux qui ont suivi le Forum en ligne début 2021 ont tous eu la même réaction : « Bof, ce n'est que ça… » Et n'ont pas renouvelé l'expérience.

Collection de talents

Mais le vide de la Covid n'a pas créé ces malaises. Il les a plutôt révélés. Car le Forum a un vrai problème existentiel. Pas seulement celui qui consiste à se demander si les participants vont passer du ski au vélo électrique pour se détendre cette année.

Ce problème peut s'incarner dans son fondateur. Klaus Schwab a soufflé il y a un mois ses quatre-vingt-quatre bougies. Même s'il garde une verdeur impressionnante, et s'il a su rassembler et renouvelerune collection de talents autour du Forum, la question de la suite se pose forcément.

Mais le problème va bien au-delà. Car le Forum est tout entièrement construit sur l'ouverture du monde. Son influence et son intérêt montaient tant que les frontières s'abaissaient. Avec l'essor de la finance et l'expansion de la Chine à partir des années 1980, la chute du rideau de fer dans les années 1980, Internet dans les années 1990. Aujourd'hui, le balancier est reparti dans l'autre sens inverse. Des signes de démondialisation apparaissent depuis la crise financière de 2008, avec le Brexit, l'élection de Trump, la pandémie, la guerre en Ukraine.

Bonne conscience verte

L'équipe du Forum a bien sûr tenté d'adapter son offre. Deux chercheurs, Shawn Pope et Patricia Bromley, ont analysé le contenu des quelque 1.400 communiqués de presse publiés par le Forum de 2014 à 2021. La fréquence des mots « international » ou « monde » a stagné, tandis que l'emploi des termes liés à l'environnement a triplé, et les mots renvoyant à la notion d'égalité ou de diversité apparaissent désormais cinq fois plus souvent. Conclusion des chercheurs : le Forum « ne bâtit pas seulement des consensus par le dialogue, il identifie aussi des leaders et les galvanise pour passer à l'action ».

Le Forum a d'ailleurs beaucoup changé au cours de son histoire. D'abord conçu comme une école pour les managers européens, il a été un espace original de diplomatie, le temple de la mondialisation triomphante, la vitrine des promesses du Net, la foire à la bonne conscience verte.

Que peut alors devenir Davos dans un monde qui se refragmente ? Sur le papier, une réponse est évidente : un lieu encore plus précieux pour faire parler ensemble des femmes et des hommes de tous bords et de tous horizons. Dans la vraie vie, c'est un formidable défi. Pour citer un exemple parmi d'autres, Vladimir Poutine est fâché avec Davos. Mais le Forum a un atout pour réussir : comme le capitalisme, il sait se réinventer encore et toujours.

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